Michaël Glück

Biographie partielle

Naissance le 10 juin 1946 à Paris. Écrivain, poète, dramaturge et traducteur. Il fut, entre autres, enseignant (lettres, philosophie)  lecteur et traducteur dans l’édition, directeur d’un Centre Culturel et théâtre, écrivain dramaturge associé à des compagnies de théâtre.

Multiples collaborations artistiques : théâtre, danse, marionnettes, arts plastiques, musique, cinéma, vidéo.

Est traduit en : anglais, allemand, italien, espagnol, coréen, chinois, ukrainien, macédonien, roumain, catalan.

Vit encore, sans pronostic. Ecrit, écrit, et encore…

Persiste, résiste insiste et signe.

Michaël Glück

photo de Michel Durigneux

La bibliographie de Michaël Glück est assez importante. On peut consulter le site des auteurs

dessin d’Agnès Dubart

 

Trois textes offerts par Michaël Glück :

 

vers l’encre

 

in memoriam Jean-Jacques Boin

 

1.

cueille rassemble noue et lie ce qui chute ou tombe ce qui cadavre du vif ce qui a quitté la verticale vers la jonchée de fleurs ou bouquets le debout le coucher le gisant ce mouvement-là de l’héliotrope à l’abîme au creuser parmi les racines ou c’est selon dans l’air dispersion dans l’air fumée fumée vertige du noir vers l’encre

 

sous le décharné jeté à la nuit où vermille la nettoyeuse la pâleur des charpentes fait cette aube inhumée qui ne se souvient pas et nul ne peut plus dire quel effroi a effacé jusqu’au noir des pupilles non plus ce qu’il en est des vieilles images dans l’album de la mémoire emporté au-dessus celui qui viendra rassemble et noue gerbe des mots

 

2.

au-dessus qui se penche pour lire ce qui s’en va connaît le miroir de chaque épitaphe l’œil n’ignore aucune lettre la voix les épelle une à une et ce n’est qu’un nom dit-elle après un nom sans ombre le mien qui vient qui se penche anticipe l’étreinte qu’on se donne l’absence qu’on s’accorde

 

tout un grouillement de signes au-dessous tout un alphabet de matières putrides rongements dissolutions fête vorace de la décomposition une lente transformation une joyeuse reconversion la tête ô que devient la tête dans ce laboratoire souterrain dans cette alchimie des choses ce tournoiement des particules

 

3.

où est la surface de la terre et où commence le ciel voi che entrate° où la limite entre deux versants de la monnaie quand je lis le filigrane d’où vient la lumière de quelle ténèbre° de quel aveuglement une pièce dans chaque orbite et trois dés pour remplacer les dents manquant ma guitare a sept cordes

 

une note pour le repos le lit est descendu dans le giron d’argile dans l’humus dans la boue dans la tranchée d’un champ de batailles le lit est plongé plus profond sous les dialogues d’ossements les plus jeunes en-dessous crie l’officier des lombrics il reste encore un peu de place mais viendra bien le temps

 

4.

naître et n’être pas sont frères siamois jumeaux dont l’un mange l’autre mais qui peut savoir qui mange l’ombre ou quelle ombre me mange qui veut découper la matière en  suivant le pointillé ne crée pas la parfaite carte du monde il n’est nul pays qui ne soit des vivants et des morts de la lumière et de la lumière

 

couchés sur le dos nous regardons disent-ils ceux qui se sont penchés sur nous nous sommes ne sommes plus au berceau dans nos draps de sapin mais bientôt la résine et la cire ne suffiront plus à masquer notre puanteur nos éternuements glisseront sous les dalles de marbre horreur des miasmes de l’éternuité°

 

5.

au bord de l’absence le chemin est damé sous les talons ferrés cliquetis du cahin-caha ou bien c’est comme si nous marchions sur une poutre d’acier au-dessus du tohu-bohu  comme si aller était toujours précéder les commencements ou les arracher pour les précipiter vers l’obscure ou la fin comme si

 

nous ferions semblant de vivre disent les morts ne disent rien si au moins là-haut vous faisiez semblant d’être affligés j’y pense et puis j’oublie sing sing c’est la vie° nous ne mourons qu’après les enterrements nous mourons d’épuisement parce que vous n’avez plus rien à nous dire qui puisse tenir nos membres assemblés

 

6.

sens dessus dessous narcisse ne sait qui est qui qui vivant qui noyé et nos amours faut-il qu’il m’en souvienne° quel reflet sous la peau de la terre quel autre ici creuse ton carré de fraises des bois ici lève ton blé œuvre fût-ce en vain œuvre pour ces insectes coprophages qui tôt ou tard nous survivront

 

moi rien pas moi rien rien et nier pas l’ombre ni la présence ne répond de rien ne répond à rien sans voix tous les sans voix si nombreux là-dessous villes sur villes maisons sur maisons tombeaux sur tombeaux et les peuples d’en haut sans fin toujours s’enfoncent et ce qu’ils ont conçu les rejoint sous la cendre

 

7.

et je ferai faire une image à la ressemblance de toi° le revenant jamais ne reprend la place de qui l’a quitté le revenant toujours de trop loin revient et de ce trop loin chacun se rapproche la main vive dans la nuit cherche sa main morte les phalènes se noient dans les larmes des chandelles et sphinx à tête de

 

ceux d’en bas qui ont nourri n’ont plus rien dans le ventre lors qui pourrait peindre leurs faims qui pourrait peindre leur absence de désir le vent sous le clavier de la cage thoracique ceux d’en bas n’ont jamais entendu les rires de ceux d’en haut ni leurs applaudissements étouffés par les gants de la chair

 

8.

ramassons simplement une motte de terre° nous tenons dans nos mains ce que nous deviendrons nous tenons ce miroir où main gauche s’inverse en droite inexistante nous tenons ce miroir où nous nous abîmons la mort est sans image elle est bouquet de mots qui devancent toujours nos lèvres décharnées

 

petits poucets frondeurs nous posons sur la pierre les cailloux du retour nous jouons à nous égarer nous inventons des rites des sentiers des traverses mais nous savons très bien que le chemin finira par nous retrouver nous l’avons toujours su l’enfance est le berceau de ce très vieux savoir que nous nous efforçons d’oublier

 

9.

le plan d’une ville ressemble à celui de son cimetière toute métropole commence par sa nécropole les danses d’épousailles succèdent aux macabres toute naissance est renaissance après la longue stérilité le linceul fait la nappe les enfants sont vêtus avec les nippes de ceux qui ne le sont plus recto verso

 

ce qui reste des os brûlés fait l’encre des jours et des livres qui s’écrivent s’écrivent recto verso recto verso la vie paraît en renonçant et le renoncement relance les dés d’autres cellules d’autres insurgées voyez dans le grand remuement la saine colère le grondement le dialogue incessant de l’irrésignation°

 

10.

les fleurs en plastique fanent pareillement sur le marbre ou le granite des tombes et les portraits jaunissent dans les médaillons les lettres gravées s’estompent l’or pâlit la grande érosion renverse les sépulcres les herbes folles renaissent on se plaît à chercher quelque épitaphe saxifrage dans les allées qu’ombrent de vieux arbres

 

dans les jardins de la mémoire bourgeonnent s’épanouissent d’autres phrases s’ouvrent les lèvres d’autres bouches d’autres fleurs ce qui meurt nourrit tout cela qui va naître un enfant cligne de l’oeil nous avons des sourires de prothèses sourires malgré tout que rien ne décompose la mort est inconstante et ne prend rendez-vous

 

11.

toutes choses périssent et choses sommes nous le savons et choses roses nous serons dans les mandibules du vent dans le grand recyclage ou plutôt ne serons plus autre chose sera qui ne sera plus nous autre matière figurée autre distribution du vivant qui demeure au-delà de ceux que nous fûmes de toute chose survit un peu de souffle un rien de chant

 

nous enregistrons les chants d’étoiles mortes depuis longtemps mais qui sait quel papillon se posera sur ce qui fut notre souffle il n’y a rien de personnel et il faudrait bannir des langues les pronoms autant que les noms en propre toute vie singulière n’est qu’une vie d’emprunt sauf ce baiser que je vous dois cette chance irrégulière

 

12.

 écailles de tortues pattes d’oiseaux dans la neige coups de becs dans la motte de beurre sur le rebord de la fenêtre empreintes dans la boue abattures vol-ce-lest et autres laisses et entrailles où plongent haruspices et devins grands lecteurs d’étripés déchiffreurs d’écritures intimes légistes oui légistes lecteurs

 

ont déposé leurs murmures sur la peau du silence ont inventé idéogrammes hiéroglyphes et alphabets écritures célestes et terrestres pour garder traces de leurs visions et pour honorer les morts ont créé les calendriers des années nocturnes des saison ont écrit sur les sables de la rive en dansant sur les talons

 

13.

des siècles parlent dans les bouches des langues des peuples des jambes marchent dans les jambes depuis des hordes et des hordes nous avons les foulées des vivants et des morts l’allure des vieilles phrases qui ajointent les peuples nous longeons les rives des fleuves comme des lignes sur un cahier où accrocher nos cris

 

il y avait les bûchers des cendres d’un sage dit un autre sage j’ai retiré un doigt calciné avec ce doigt j’ai écrit notre long périple les fables de nos commencements j’ai nommé les paysages peu changeants montagnes forêts et lacs j’ai dessiné la forme des rochers je n’ai pas dit celle des nuages au dessus de nos têtes

 

14.

le ciel tombe dans les yeux le ciel creuse ensevelit les nuages trous noirs des pupilles le ciel tombe au tombeau des pupilles les choses s’abîment dans les têtes les choses du monde sombrent les paupières se ferment s’abaissent comme un drap l’œil étoupé° recèle ce qu’il vit dans les temps des vivants

 

le ciel pâlit les yeux pâlissent tout le bleu renonce s’évapore s’évanouit bascule vers la nuit s’éteint emporte le souvenir du ciel et les mots qui nommaient le bleu des yeux farde les lèvres les mots se retirent comme se retire la main sismographe qui notait il y a peu le mouvement des nuages l’épanouissement d’une fleur

 

15.

on pose sur les os une gerbe de roses

on pose sur la cendre le vase d’une absence

on répète des gestes qui ne sont à personne insensés si l’on songe

 

qui posera les os sur les roses défuntes

 

michaël glück

 écrits au monastère de Saorge

octobre 2009 et à Montpellier premiers jours de janvier 2017

notes : les italiques, par ordre d’apparition sont des emprunts à :

Dante, André Chouraqui, Jules Laforgue, Jacques Lanzmann, Apollinaire, La Piémontaise (chant traditionnel, 1704), Francis Ponge, Benjamin Fondane, Pierre de Ronsard.

 

 

dans les ravins de l’amnésie

 

Il en est des villages

comme il en est des hommes.

La mort finit par les surprendre.

 

C’est parfois l’avalanche qui quitte sa draye,

la rivière qui déborde,

le feu qui court de toit de chaume en toit de chaume.

 

C’est parfois les saisons qui tourmentent la terre,

la force de creuser qui manque,

le sillon réfractaire aux semailles.

 

Ou bien c’est un savoir, un dicton perdu :

Par où c’est passé il faut que ça revienne.

L’oubli ensevelit ceux qui ont oublié.

 

Ou c’est le peu qui fait défaut,

des bras arrachés par une guerre,

le poids d’un corps absent, les sabots vides.

 

Ou encore un lit trop grand,

les moïses d’antan devenus inutiles,

une table trop longue entre deux bancs.

 

Ce sont d’impossibles fiançailles,

le goût amer du sang qui fige,

le cercle qui décroît de vivre.

 

Ce sont les gestes qui se noient,

les habitudes consanguines,

la répétition des douleurs.

 

C’est la promesse de l’ailleurs,

la charpente rongée,

l’abandon et la ruine.

 

C’est un pan de montagne

qui souffle une maison,

un panier d’œufs écrasé.

 

 

Ou bien un nuage,

un nuage,

un nuage,

 

la brûlure des prairies,

le lait qui tourne dans les mamelles,

les champignons, les champignons.

 

C’est un clocher dont le tocsin

est étouffé au fond d’un lac,

et c’est un premier meurtre.

 

Il en est des villages

comme il en est des hommes.

Destructions et naissances.

 

Guerres géologiques.

Longues erres des morts inscrits dans les calcaires,

gneiss des agonies, cristaux. Matière.

 

Mais nous sommes ici les tardifs,

nous avons appris à bâtir

sur nos propres vestiges.

 

Nous avons appris à lire

sous le limon les noms effacés

de nos cités enfouies

 

comme on apprend à lire

les âges de la terre,

demeures sur demeures.

 

Un volcan nous saisit

dans le sommeil, referme

sa gangue sur une étreinte.

 

 

Ou c’est un glacier qui

vient vomir le marcheur inconnu

que nul ne réclama.

 

 

 

On n’a jamais vu dans les moraines

le trône d’un roi, les bijoux d’une reine,

ni la pierre d’un prophète.

 

Ni vu la langue bleue tranchée par l’abîme

recracher un palais, une église,

une fresque perdue sous la chaux du silence.

 

Érosion, lents frottements

lentes noces du ciel humiliant

la terre qui s’est dressée.

 

Ainsi l’ordre des choses,

le monde sans nous,

ce qui s’élève et puis s’effondre.

 

Ainsi les grandes fougères,

et la houille et le plomb et l’argent,

et l’empreinte de nos mains.

 

Ainsi la danse d’un soleil noir,

les doigts qui ne tourneront plus

les pages de schistes.

 

 

Comme ainsi nos livres

et le gouffre et la perte. A quoi bon,

et ni bon, ni mauvais. Ainsi.

 

Mais nous sommes ici les tardifs.

Il en est des villages

comme il en est de nous.

 

Nous avons appris l’art des guerres sournoises.

Villages assassinés

sous les racines de mélèzes.

 

Nous sommes devenus ouvriers de la mort.

Ce qui ne tombe pas nous le précipitons

dans les ravins de l’amnésie

 

 

liber

 

pour Ghislaine Lejard

 

sous l’écorce

le premier livre

 

sous la peau du livre

le premier poème

 

écrits de résine

de colle et de vent

 

avec l’encre du temps

sur les rides des jours

 

 

l’oiseau est

le plumier du ciel

 

il nous faut deux mains

pour la pluie et la soif

 

il nous faut deux mains

pour guider la charrue

 

il nous faut deux mains

pour tenir le livre

 

pour tenir un visage

 

 

michaël glück, le 9 janvier 2019

 

Textes de Sylvie Brès

tiré de Sylvie Brès, L’incertaine limite de nos gestes, La rumeur libre, 2014.

 

Aux parois

 

On se cogne aux parois de la vie

comme insecte ébloui ;

le sens de la vie : une lumière qui brûle

les ailes.

 

On file bon train

dans le petit matin

de nos mains nues,

on a juste envisagé l’aube et

déjà l’inquiétude du crépuscule nous étreint.

p41

*

 

On a la rage d’arrimer nos pensées aux cordages du réel.

On a la délicatesse de se croire unique.

On a tant besoin d’habiter

le temps,

de planter

les ongles du rêve

dans le magma de la réalité,

de pénétrer

le mystère des commencements,

de lapis-lazuler

celui de la fin

du joyau inventif de nos larmes !

p42

*

On voudrait pouvoir comprendre le comment et le pourquoi !

demander aux étoiles déjà mortes si elles ont bien vécu

et de quel éclat perdu

elles ont balisé

des chemins inconnus !

 

On voudrait traverser les trous noirs et en sortir grandis.

 

On ne cesserait de vouloir et même si le conditionnel

auréole de hardiesse,

on est assoiffé

et cette soif dépasse les mots proférés.

p43

*

J’aimerais

encore

en dépit           au défi

à défaut           au départir

au millimètre près

au mot près

en déconfiture            envers

malgré                        désespérément.

 

p53

*

 

Grisée de bleu

 

Et quand elle eut passé la frontière

Elle se mit à tirer sur le bleu

Et tout l’azur vint avec !

Elle fit salve d’étincelles de nuit.

Elle fit feu de tout corps.

Elle déchaîna ses racines.

Elle libéra ses origines.

Chaîne et trame elle fusa.

 

p.79

Tiré de Sylvie Brès, Affleure l’abîme, La rumeur libre, 2009.

 

Où est le chemin ? Je n’ai vu que les pierres !

Où est le paysage ? Je n’ai vu que l’abîme

Du chemin, je ne saurais dire, qu’en y rampant,

mue de printemps, vieille peau de serpent.

Je ne saurais capturer que l’aile éployée d’un

regard, je ne saurais saisir que le chant des nuages.

Du chemin, je n’ai rien à en dire, ou cela me

mènerait tellement loin, que je refuse !

Aller aux franges ? Aux lisières ?

Du chemin, la torture des ceps, le garde-à-vous

des piquets. Du chemin, le harcèlement de

l’éphémère

Du chemin, l’expérience de l’aguet

l’espérance du regret

Du chemin, je n’aimerais que le goût âpre de

la sueur, mais il faudrait se donner le temps

laborieux de la montée, les heures chaudes

ensommeillées ; l’effort comme art de vivre.

Du chemin je n’aimerais que le retour,

l’éternel

Du chemin, je ne garderais que la tentation

 

P.9

*

 

Et, elle, je la vois

cette naïveté

sans voile, sans détour

Elle établit son primat, elle appartient aux

origines, elle est creuset du questionnement

Elle n’est jamais repue,

elle se donne comme approche

elle se donne comme tentation

et comme entière provocation

Elle permet à l’autre de glisser sur ses invraisemblances

elle lui permet de se rapprocher de l’essentiel

Elle permet au monde de passer à travers

le chas de l’onirique. Elle lui permet

de faire une entrée triomphale dans

l’infiniment minuscule

Elle laisse possible une entrée en matière

verticale et un regard de biais

Il faut laisser les accoutrements et les oripeaux

au vestiaire

Faire fi des lois de la pesanteur

Il faut juste s’ajuster à la divinité de

l’amour

et comparer ce qui en nous se défait pour

laisser notre être tremblant

au chambranle de la vie

au seuil de l’innommé

 

p.28/29

*

 

Nous allons. Nous croyons que nous allons.

Nous au gré du moi, au gré de l’autre,

nous à tu et à toi,

nous à corps et à cri, à hue et à dia.

Nous irons. Non… Nous allons.

Nous pensons y aller. Nous voulons y aller.

-Mais des roses nouvelles ?!

Nous allons joue à joue, main dans la main.

Nous allons à cœur ouvert

à livre ouvert.

Nous allons à l’insu de nous-mêmes à l’insu

de l’univers, inventer.

Nous allons coiffer l’effigie de la vie,

tresser les roses de l’oubli.

-Mais des roses nouvelles ?!

Nous allons déposer les armes, mettre la fleur au fusil

Nous allons distiller notre âme, festonner nos rêves.

Nous allons détailler le temps, soupeser le vide,

créer du mystère, narrer l’improbable ?

-Mais des roses nouvelles ?

Nous irons fouler l’herbe grasse des étoiles,

sonder les trous noirs, nous irons ventre à terre.

Nous irons communier dans la galaxie,

prier l’anneau de Saturne,

nous inventerons de nouvelles entités.

-Mais des roses nouvelles ?

Des roses sans épines ? !

Des roses sans parfum ?!

Des roses sans couleurs ?!

Nous le savons très bien.              Mais des roses ?

Que leur suavité investisse la corolle de nos corps.

Nous serons ces roses nouvelles.

 

p.30/31

 

*

 

L’aube est douceur létale

en son cœur la promiscuité avec soi même

ne pèse pas plus que l’entêtement à rester

ce qu’on ne peut devenir – stridulation du criquet –

corde raide de l’inconscient.

L’Aube rassure, silence aux pensées oiseuses.

Jointures accordées.

Plain-chant de la vie.

J’habite l’aube / enfin /

de plein pied avec moi-même.

La vigilance cède le pas

à l’absorption première.

En chaque seconde, il y a le recel

Et le don…

Il y a la légèreté et la chute

L’être-là et la légende.

En l’aube, Icare aurait trouvé grâce

et moi, je loue la vie nouvelle

qui brûle à petits bruits

écornant les rêves

sans les éveiller !

Juste adoucis et chantournés.

Angle d’attaque poncé

et fulgurance

pourtant de cette pensée au galop

qui porte ses œillères d’images

avec la fringance de l’Absolu.

Soudainement le corps s’écoute

tendrement alangui… harpe improbable

d’où l’origine tire des sons immémoriaux.

C’est l’aube qui rameute

les chants, les ombres et la douceur lumineuse

de l’automne.

C’est l’aube qui pacifie

l’impératif de la nuit. Je me fonds en elle,

caprice de l’éternité, et brutalement

elle s’ouvre sur la journée, à la volée,

m’exilant à jamais chaque fois ; et

chaque fois, étrange étrangère, continent noirci

des fumerolles de l’oubli et île froissée

par la tornade du coutumier.

 

p.46/47

*

Des montagnes intérieures

découpent des espaces

de terreur où le

regard essaie de se frayer

une voie unique –

Cautériser le monde –

Arpenter l’univers –

Derrière l’opacité,

il y a cette lumière

tendre – ce fracas de paroles

qui éparpille, qui segmente,

qui torpille

Elle voudrait d’un coup,

d’un seul –

elle voudrait

d’un coup d’œil

s’incorporer le réel,

et rituel insoutenable

trancher

dans la pupille –

renverser le globe

à la pointe de l’imaginaire

croiser le fer

au cœur du cristallin

captiver l’énigme

pour rendre un peu plus

intelligible

sa vision crépusculaire

Elle voudrait imprévisible

inonder de ses larmes

les terres arides

de l’inconnu

Elle voudrait d’une caresse,

d’une seule

caresse de son regard

s’approprier la peau cachée,

et rituel insoupçonnable

de son œil, tatouer

le secret

tranchant

de l’âme aiguisée

p 50/51

 

Tiré de Sylvie Brès, Cœur Troglodyte, Le Castor Astral, 2014.

 

Et soudain le pas manque

la douleur usine

la douleur lamine.

Tu te surprends à regarder

ceux qui marchent avec envie.

Tu apprends la lenteur

que rien ne dévie.

Tu apprends les regards…

p 12

 

*

Le ciel m’a déversé

son fiel de nuages

me recouvrant d’un suaire

d’interrogations amères.

 

Le ciel m’a assaillie

et m’a laissée essorillée

de mes rêves inassouvis…

tourmentée d’infini.

p 20

*

Garderais-je amitié

pour ses fruits rouges ?

 

Et c’est moi

qui suis soumise

à cette initiative tardive

et terrifiante dans sa singularité !

 

À chaque retour

la pensée flotte

le cœur chavire !

p 38

 

*

Gris foisonnant

et soudain ce que je désigne

papillon

ce vol ivre

chatoyant d’ombre

s’arrête

se pose

et disperse

un éclat de lumière

tout en parasitant

un osselet de Viallat

qui se mue

en battement d’ailes.

p 43

 

*

 

Oui la vie

a pris des accents gris

depuis que j’ai basculé

dans la blancheur monotone

des draps amidonnés ….

Oui, je ne sais

plus convoquer

l’hystérie de mes désirs

aux pointes acérées…

Je suis couturée

et cela suffit

au fauve tapi,

barrières symboliques

où il ébroue son ennui.

p 45

*

Mais de trop près reniflée,

Je suis désemparée…

Je ne fais plus tout à fait partie

de la grande marée humaine

et pourtant vivante

J’essaie de m’apprivoiser

à l’impensable

du passage.

p 66

 

*

 

Je voudrais une trouée

douce

pour tutoyer mes morts

et je tremble

tatouée de douleurs –

Je sonde les abîmes du corps

et de la solitude

m’espérant un printemps

apaisé.

p 67

*

 

Deux yeux pour pleurer

Deux narines pour exhaler

Deux lèvres pour gémir

et

deux ailes peut-être

qui s’essaient à pousser

les rêves rebelles hors d’eux-mêmes

et qui tendent à rétablir

un envol possible

pour ce corps mutilé

p 80

*

L’attelage de mes rêves

brinqueballe, ballots de paille, dorée à l’or fin

derrière les chevaux harnachés de vent…

Ils ont pris la mort aux dents

ils rongeaient tellement leur frein

dans les enclos de ma solitude.

p 92

*

Écrire

Se fait

Sur un chemin de crêtes

Ou

Dans une espèce de pénombre

Avec les mots portés

Pas n’importe où

A l’intérieur

p 93

*

Et si ma gorge

prenait feu

Et si mon chant

s’embrasait

Y aurait-il un peu

de sens

pour enflammer l’azur ?

p 95

*

Au jardin de la mémoire

enclos

le vivier vif

des désirs

qui glissent

entre les doigts.

Ecailles iridescentes

abandonnées

sur les paupières

du rêve.

p 103

*

Combien j’ai su

lécher le miel

sur l’épine

au plein cœur

de la jeunesse !

En ces temps

de tout malheur

je faisais feu.

Alors aux moments

de la détresse nue

en son milieu

j’élevais au ciel

un chant

d’aubépines.

p 110

 

*

 

Tête-à-tête

une hirondelle dans le soliveau

des grillons dans la tête.

Le ciel de la pensée

est zébré d’un vol répété

et la cage des mots

déborde de stridulations insensées.

p 111

 

*

Les mots ne lèvent

pas toujours.

Abasourdi

tu regardes leur pâte.

Aurais-tu perdu le sens ?

oublié le levain… ?

N’aurais-tu pétri

qu’un peu de vent

et d’orties ?

p 118

 

*

Si l’on pouvait prendre

le moulin à paroles

entre ses deux genoux

solidement

et moudre

d’un geste rond

et cadencé

le Verbe

pour que s’exhale

cet arôme subtil

poussière de pensée !

Quelle matinée ce serait !

À lire et à relire dans

le marc de café !

p 120

Tiré de Sylvie Brès, Une montagne d’enfance, La rumeur libre, 2012.

 

Perdu ta langue,

pas donnée au chat ! Juste avalée !

La vélocité, le rythme,

l’audace, la joie

de cette gaillarde

et même parfois si tant paillarde, goulûment

engoulevent des espaces de bruyère,

aspirée comme lait bourru,

tiède encore de la chaleur du pis,

sans carré – juste la tendresse

rose et le sabot qui claque –

juste le mufle –

juste l’effronterie –

Késako ?

Je fus droulette et drôlesse

je fus testarude

je fus un jour habitée de deux langues :

langue fourchue –

fourche de paille –

grain et ivraie –

Ivresse de ces mots sonores !

p 11

*

Je fus réboussière.

J’ai oublié les gratte – culs

pour les cynorrhodons

et « toutes les puces dans ton lit ! »

qui saluèrent le coucher

pour un bonsoir du bout des lèvres.

Perdu ta langue,

mais pas le souvenir,

comme un cheveu sur ma langue

propre, et léchée,

ma langue bifide qui s’emberlificote

dans les regrets liminaires

et qui course

et qui appâte

pour que le sang afflue

au cœur des genêts,

et me rende la grâce camisarde

de nos aïeuls !

 

p 12

*

 

Comme une voie lactée

trace onirique

vent coulis

sur les lèvres

du rêve

Comme ça l’Enfance, territoires et rites.

Sous le regard

fragilités

des métamorphoses !

p 25

*

 

C’était juste un chemin d’enfance bordé par les orties, et les larves de coccinelles y abondaient – si nues- si offertes – je ne saurais dire leur consistance entre le gras du pouce et l’index. Envie vite réprimée d’appuyer fort, si par hasard, elles aussi exprimaient un jus vital…

 

C’était juste quand le possible avait le regard humide des vaches, sous leurs grands cils ombrageux.

 

C’était l’odeur du foin, juste quand cela montait.

C’était juste quand les bouses auraient pu être

des bateaux ivres où glisser des rêves roturiers,

où embarquer, dévoyés et scabreux.

Cela chantait, cela poussait – cela disait le silence

merveilleux qui permet l’avancée du corps

dans la déchirure de l’azur.

C’était juste quand mon cœur battait à l’unisson :

avec le vide – avec le silence – avec le trop plein

d’Absolu.

p 64

Patrick Laupin, L’Impasse de l’azur, La Passe du vent Poésie, 2018.

Auteur d’une vingtaine d’ouvrages (poésie, prose, récits, philosophie), Patrick Laupin s’est vu décerner de nombreux prix saluant l’importance de son œuvre : grand prix des gens de lettres en 2014 puis en 2016 le prix Kowalski pour son livre le dernier avenir aux éditions la rumeur libre et au printemps 2018, le prix Robert Gonzo pour l’ensemble de son œuvre.

Né à Carcassonne en 1950, a vécu en pays Cévenol, à la Grand Combe, dans une famille de mineurs. Cette enfance cévenole marque profondément son œuvre. D’abord  instituteur pendant 10 ans et  ensuite formateur de travailleurs sociaux, il a œuvré avec constance dans des lieux et des espaces de lecture et d’écriture, en se mettant à la portée de ceux qui sont éloignés des moyens de comprendre le monde. Patrick Laupin est un écrivain qui, par une profonde conscience sociale, a ouvert des espaces de transmission dans des lieux d’alphabétisation, d’internement, avec des enfants et des adolescents en rupture de lien.

Lire Patrick, c’est s’imprégner de ce rapport au monde. Mais on ne peut le faire sans voir que cette relation à son enfance en pays cévenol lui a forgé un regard et une conscience.

Voici ce qu’il écrit : Je m’intéresse à la lecture et à l’écriture, tout autant qu’au travail avec les autres, depuis le jour où j’ai réellement compris et ressenti que les voix des autres qui parlaient en nous, nous donnaient vraiment quelque chose de mobile et recréateur. Toutes mes phrases sont orientées par ces cartes géographiques et ce climat d’un dialogue entre silence et les voix du monde.

– Le titre s’éloigne de l’écriture de Mallarmé. C’est une esthétique du beau que l’on retrouve dans ses textes : J’en eus marre de la poésie cadenassée, corsetée, étranglée, sans oreille, sans musique, bernée dans la cage du réfléchi.

– Le poète donne à sa solitude la beauté par un regard sur les roses : Les escaliers qui montent ne vont nulle part. C’est le quatrième mur de solitude. On a remis à nu la pierre teintée du perron. Les roses fleurissent.

– Il capte des morceaux d’automatismes mentaux qui le débordent et donnent à son écriture un chant. Il ne cherche pas à esthétiser, à les parfaire, il recueille, telles quelles ou presque, des phrases et les transcrit dans l’ouvrage. C’est la révolte du poète contre l’injustice : Comment vivre dans une société où personne ne lit ? Où la folie répugnante de l’antisémitisme progresse et à grande vitesse ?   

Le poète parle de lui, de ses souffrances passées : la douleur d’exister du corps ancien dans l’instant clamer sa dette au parloir

Des mots, de la nécessité du pardon, de ce qui le conduit dans la vie : la seule chose à faire est d’être digne de ceux qu’on aime.

Beauté de l’image : Deux échalotes tombées sur le trottoir, la dame aveugle avec son chien blanc, les messieurs simagrées du comptoir.

Le recueil de Patrick Laupin, exprime par la beauté de son écriture étincelante, une myriade de sensations, donnant sensibilité aux mots de la fragile condition humaine.

Michel Bret

Alain Wexler, La tentation, Les écrits du Nord, éditions Henry, Montreuil sur mer, 2018.

Quel passionnant livre d’Alain Wexler que ce dernier qui ouvre une voie bien nouvelle dans la poésie aux antipodes de la poésie orale. Elle se veut poésie du savoir et de la recherche, poésie de la référence, exégétique des mots et/ou des choses. La recherche de sens et de non sens se fait tous azimut, vers le bas, vers le haut, vers les côtés, en avant et devant, dans l’intérieur même des choses, ou des mots, dans les confins de pensée, et dans les confins des sons, bref c’est un labeur, l’ai-je entendu le soupirer, que de viser ou de haler dans tous les sens.

Les mots et les choses écrivait Perec, Oulipo n’est pas bien loin, il est vrai avec la volonté de faire le plein de pensée et de perceptions autour d’un même objet pour ne pas dire concept ou bouquet de sèmes. Tout étant pris dans une polysémie de la langue dans sa structure aussi bien charnelle que théorique. Il s’agit pour Alain Wexler d’organiser la rencontre entre le mot, la chose et le gigantesque réservoir d’images et de coïncidences, de hasards. Cela produit un ensemble multiforme qui se développe sous un seul terme (la terre, l’oiseau, les amants, la lime, mais aussi le train de nuit par exemple). La préface de Louis Dubost est remarquable d’intelligence et de compréhension de la démarche de l’auteur. Louis Dubost évoque une combinatoire jubilatoire. C’est exactement le sentiment que peut laisser ce livre qui offre peu à peu une forme de lucidité des mots, biens banals, venus des choses, tout aussi banales. C’est une œuvre de poésie des fondements que nous propose Alain Wexler, que d’aller fouiller opiniâtrement dans ce fouillis que font monde et langue dans notre vie et d’en extraire une sorte de condensé pur, un calcul granité, pourrait-il écrire.

Ainsi pour donner goût : Les toits / Les toits se couvrent d’ongles./Faits d’ongles, non. Les ongles/font le toit comme un oiseau/son nid, tressé de brindilles. On perçoit bien ici le mélange des images et des évocations, ongles couvrent comme tuiles qui font toit aux doigts, le toit étant un nid d’ongles, bref, laissons le texte dire lui-même avec ses usages de sons le merveilleux travail du poète.

Georges Chich

Odile Nguyen-Schoendorff, Une année sans Martin, Éclipses, Jacques André éditeur, 2018.

Bien énigmatique cette Année sans Martin. Martin c’est Martin Heidegger que l’auteure agrégée de philosophie n’a choisi d’abandonner dans des tiroirs qu’après que la polémique récente ait installé le fait que le philosophe allemand avait sciemment adopté le nazisme. Se libérer de Martin, ce serait aussi se dégager des démons familiers qu’Odile Nguyen-Schoendorff a décidé d’étaler sous les yeux du lecteur : les souvenirs lancinants, les cauchemars, mais aussi les rêves qui tournent dans sa tête comme des farandoles mélancoliques.

Ce recueil de textes est une somme des expériences de vie qu’Odile Nguyen-Schoendorff a voulu mettre en poésie tout au long du temps, L’écriture c’est passer outre son passé/thaumaturgie du scarabée.

Cette poésie est comme un vin trop fort qu’il faut boire lentement malgré l’amertume et l’acidité.

Odile Nguyen-Schoendorff ne cherche pas à épargner le lecteur peut-être parce qu’il s’agit de tenir à distance le cercle menaçant des figures qui la hantent.

Elle a d’ailleurs choisi de joindre à ses poèmes des reproductions de son frère Max, qui a semble-t-il occupé une part importante de son espace mental. Dans ces tableaux il y a du Bosch surréalisé sans les dictons et la morale, brut de reliefs oniriques faits de fragments accolés, enlacés, pressés, bouffant d’un chromatisme flamboyant.

Chez elle l’intérieur est plus sombre et si elle ne parvient pas à se débarrasser totalement des images bouleversantes qui peuplent sa pensée, elle semble avancer plus tranquillement vers une introspection plus lucide et sans égards. Le classicisme des formes marque une base dans les œuvres de la poète et du peintre. Odile Nguyen-Schoendorff, elle, à des réminiscence de poèmes qui ont bercé ses solitudes. Elle joue d’ailleurs avec les vers sans jamais perdre le fil de ses dépits, attirée par les facéties des sons et par l’épaisseur des mots qui l’habitent. Elle chantonne un peu comme ferait une enfant délaissée.

Premier mai

Je n’ai rien dit du malheur/Aux yeux prune/Des arbres roux et roses/Pleurant froides leurs fleurs//Je n’ai rien dit/Des villes dépressives/De la voix enrouée/Des chants/Lourds d’avenir//Je n’ai rien dit de ceux/Qui ne renoncent pas

Merci à Jacques André d’avoir publié ce livre très agréable à regarder, avec une belle qualité des reproductions.

Georges Chich