Antonio Rodriguez, Europa popula, éd.Tarabuste 2020.

         

L’auteur, né en 1973, poète suisse, professeur à l’université de Lausanne ; le titre de son recueil m’a attirée ; comment le poète traite-t-il d’un sujet pareil, l’Europe ? Comment cet ancien continent, en pleine ébullition à notre époque, prend-il de nouveaux aspects dans la mouvance de l’écriture poétique ? L’objet est à la fois géographique, historique, politique. Avec humour, clin d’œil mythologique, allusion à la belle princesse Europe séduite par  Zeus transformé en taureau blanc.

  Le texte du recueil est foisonnant, parfois il sème le lecteur ; originalité dans la construction et ses contenus ; moi qui me sens très européenne, je découvre de tout nouveaux points de vue, qu’elle est belle l’Europe, et fragile aussi, bouillonnante et exsangue …

  En préambule, l’auteur pointe une tendance à l’autodestruction des peuples d’Europe « ne sachant plus exactement de quel temps nous provenons si ce n’est de cet entre-deux-guerres » (p12)

  1ère partie : Prose Baby, texte sur la naissance de l’Europe, chaque texte lui parle en la tutoyant avec cette formule : « tu avances … » ; il s’agit d’une mise au monde cosmique « les nourrissons reconnaissent l’appel et nous saluent, même si nous avons oublié l’ancienne prière » (p 22) Cette partie se termine par l’allusion aux guerres du XXe siècle.

  2ème partie : Puis vint la destruction de Paris. « Nous sommes pris dans la prose d’un abri » (p 29) Répétition de la phrase : « Quelque chose nous a trahis » et de « je promets de l’air », seuls les poèmes sont aptes à réaliser cette promesse, c’est une des clefs de cet ouvrage.

  Cette partie se termine par une visite d’un musée de Vienne, – salle des Bruegel -, la capitale de la Mitteleuropa, flamboyante rencontre de peuples, fertile en œuvres d’art, avant l’horreur des 2 guerres mondiales. Vienne : « c’est notre chambre conjugale au milieu du continent » (p38)

  3ème partie : Le X de la salle X qui enchaîne avec la référence à Vienne et ses musées, « nous voici au centre du continent …le lieu révèle le X de la salle X, là où les existences se croisent et se décroisent » (p 43), 4 textes de cette partie commencent par la même phrase « nous voici au centre du continent»  et tant de vies broyées, comme crucifiées (le X de la croix) Le dernier texte apporte lumière de la survie, « nous nous aimons avant de fermer les yeux et de courir encore dans quelques poèmes ramifiés » (p 51)

  4ème partie : Ma chambre au Belvédère ce sont des textes amoureux pour la Vienne qui fut austro-hongroise et son imposant palais-musée du Belvédère contenant de sublimes tableaux de Klimt ; « rousse dort accrochée au mur, façon XIXe siècle…tu es apparue… dans cette Vienne d’éblouissement » (p 55)

  En tout, 11 poèmes chantent un hymne à la Vienne impériale, avec un érotisme débridé, sous l’œil sceptique de Freud.

  Équivalence donc entre la capitale et la femme désirée, avec l’entrée dans la décadence, Éros devenant pornographie, et Vienne  lieu de prostitution, « des hommes-fleurs dévorant des femmes fauves » (p 61) Si bien que la prose finit par éliminer la poésie.

  5ème partie : Dans le labyrinthe du continent dont il s’agit de se délivrer, 15 textes suggèrent la souillure, les horreurs du Nazisme. La Ville d’Europe est maintenant New York, Europe « est le nom qui surmonte la grandeur » (p 77), mais New York aussi s’est faite sur génocide et esclavage.

  6ème partie : Viva popula « rentre chez toi quand ils paradent sur le boulevard » (p 82), description de la décadence de l’Europe, vouée à la médiocrité, à un populisme réducteur, « des poètes purs à la purge du patrimoine » (p 87)

  7ème partie : Rose Robot, 11 textes sur les 12, sont introduits par « dernière chambre », le mot chambre dans tout le recueil, désigne l’Europe.

  Nous voici à la phase terminale du livre, qui justement montre l’effondrement, un processus à bout de souffle, la fin de l’Europe peut-être. Le robot parle de la mort de l’humanisme, et aussi de l’incapacité à accompagner les fins de vie.

« Europe est la plaine poésie, … l’appel du continent pris dans la fission et les voix superposées » (p110)  L’Europe est au bord de l’implosion, ayant lâché la poésie.

  En guise de conclusion, cet ouvrage n’est pas facile, mais nous entraîne par la richesse de ses images et la rigueur de sa construction à une réflexion sur l’Europe. « Habiter le monde en poète » (Hölderlin ), Antonio Rodriguez montre le désastre du retrait de la poésie dans notre continent ; se perdent les chemins de l’hospitalité et d’une entente entre les peuples. La poésie fait lien et communauté, un corps social ouvert à l’autre. Je me souviens de cette phrase d’Yves Bonnefoy : « La poésie est ce qui fait exister l’autre ».                                  

Geneviève Vidal

Jean de Breyne

Auteur poète, il vit et poursuit ses activités dans le sud de la France depuis 1999 après avoir créé et dirigé la Galerie-Librairie l’Ollave à Lyon (1974-1998),

et en Croatie à Zagreb depuis 1991.

Editeur il a créé avec ses amis et dirigé la revue d’art l’Ollave, préoccupations (1993-2016).Il est l’éditeur avec son épouse Martina Kramer, de la collection actuelle d’essais d’artistes Préoccupations. Puis ils créent un Domaine croate / Poésie en 2012.

Il initie et dirige Les Cris poétique au Vélo Théâtre à Apt, durant 13 années, (2005-2017.

Il photographie dès 1974. Il publie aux éditions l’Ollave deux livres de photographie, MON ZAGREB, livre avec les légendes de 36 personnalités de Zagreb, bilingue français croate, et Phrases de la rue, avec une préface de Michèle Aquien. En 2019 et 2020.

Deux ensembles entiers de sa poésie ont été traduits en croate, Kad čovjek govori, (C’est quand l’homme parle, Propos 2 éditions) chez Meandar  Zagreb, en 2013) et l’ouvrage Rien n’est jamais éteint de feux allumés, (2017, Propos 2 éditions),  parait chez Meandar  sous le titre Imperfect  l’automne-hiver 2018.

Il publie ce printemps 2021 son 35ème livre de sept ensembles de poèmes avec Duende, chez Propos 2 éditions.

Sur Jean de Breyne :

Bernard Noël, Claude Held, André Ughetto, Alain Hélissen, Joël Frémiot, Annie Salager, Philippe Boutibonnes, Michael Brophy, Victor Salgado Guita, Philippe Mengue, Siegfried Plümper-Hüttenbrink, Marc Wetzel, Andrea Iacovella, Vanda Mikšić, Miroslav Mićanović, Andrea Genovese, Jean-Paul Gavard Perret, Boris Greiner.

Portret (Portrait) Jean de Breyne, magazine littéraire TEMA, N° 3/4 /2014 Zagreb, Croatie.

Viens, marchons, de Josiane Gelot, Témoignages poétiques, L’Harmattan, 2021.

L’invitation pour un pas de deux qui découvre ses musiques à la dernière page de la danse, Josiane Gelot l’adresse à sa mère, pour laquelle elle refera le chemin, sans fatigue, dans la ville et dans la sérénité du silence. Les guerres se sont tues, laissant les traces à peine encore visibles des blessures Sur les trottoirs / Couturés ravaudés bosselés…, et embusquées/ Dis-moi : / Maternelle, la langue ?

La guerre est finie

La paix sur nous

Avec son lot de haines.

Le récit de cette pérégrination rétrospective est précis et ne lésine sur aucun détail, l’arbuste fleuri, la musique. Tu entends ?

Josiane Gelot nous emmène à son pas pour cette rencontre avec ses très lointains souvenirs, à travers les rues, les lieux des mémoires, Montluc / La Vitriolerie, la caserne Blandan et à l’aube même de ses souvenirs Regarde / Ces vêtements roses / Au fond du landau / C’est une fille.

Entre paix, tragédies dont on ne sait plus grand-chose, une anecdote peut-être, et cette mission de tenir pour restituer le récit, Partout je marche je vois /J’entends / Pour te raconter, Josiane Gelot déroule avec le fil de la marche, Comme une danseuse / sur la pointe de ses chaussons, ce beau livre délicat, à mots tenus, ce recueil des récits maternels, Tu racontes

Georges Chich

Entretien avec Katherine L. Battaiellie

Vit et travaille à Lyon.

2001 : La liquidation ( roman ). Editions Gaspard Nocturne, Romans

                    présélectionnée pour le prix Lettres-Frontière

2002 : Les temps de l’indicatif (poésie). Editions Poésie-Rencontres, Lyon

  2005 : J’ai peur (poésie). Editions pré # carré, Grenoble

  2006 : Une longue histoire (récit). Editions Gaspard Nocturne, Romans

  2007 : Je rêve (poésie). Editions Jacques André, Lyon

  2009 : South Carolina (essai). Editions Marguerite Waknine. Angoulême

  2011 : Rage(s) (poésie), Editions pré # carré, Grenoble

  2015 : La robe de mariée . Editions Marguerite Waknine, Angoulême

             Mise en scène à Lyon : les 11 et 12 octobre 2018

  2016 : Hopper : South Carolina, nouvelle édition

2017 : Toute l’histoire nous manque, Voleur de feu (revue d’art)

en collaboration avec la plasticienne Sophie Rousseau

2017 : Ainsi vient la nuit (poésie), Editions pré # carré, Bordeaux

2018 : Récit, Editions Rhubarbe, Auxerre

et de nombreux textes en revues

Barbara Le Moëne, Femmes barbelées, éditions Voix d’Encre, 2021

Peintres, photographes, écrivains, ont souvent interrogé l’énigme du visage. Est-ce parce que, comme l’écrit Emmanuel Lévinas dans Ethique et infini, « le visage me parle » ?  

Barbara Le Moëne, après avoir vu des photographies de femmes incarcérées- exposition de Bettina Rheims (2014)- pose à son tour cette question : « Que révèle un visage privé de liberté ? » écrit-elle dans le propos liminaire de son dernier recueil: femmes barbelées.

Chaque poème commence par l’évocation d’un cadre contraint auxquelles ces femmes sont confrontées. Ce cadre précise de façon lapidaire et froide la vie au quotidien dans une prison pour femmes.

La suite du poème est approche d’un visage dans ce qu’il semble dire de désirs, de souffrances, de résignation. Ainsi le poème qui suit :

Verrou du haut,

verrou du bas,

bruit métallique des verrous que l’on tire

Qu’un nouvel été monte

une dernière ivresse

un dernier possible

on voudrait le croire

par les chemins mellifères

près la mare où rouir le lin

on voudrait aller

un feu vertical à travers toi

a consumé tout le visage

Page après page, chaque aspect du monde carcéral est évoqué : murs barbelés, miradors, verrous, clés, barreaux aux fenêtres, rétrécissement de l’espace à la cellule. Cet espace est délabré, insalubre, aucune intimité n’y est possible, la surveillance est permanente.

Dans le même temps, on découvre le rétrécissement de l’espace intérieur, l’infantilisation, la soumission, les brimades, humiliations, avec toutes leurs conséquences physiques et psychiques : dédoublement de personnalité, abus de psychotropes, transformation du corps, perte de la notion du temps : « sur la scène du visage/ se joue un théâtre de brutalité. »

Dans l’espace clos du poème il y a affrontement entre l’inhumanité de la prison et l’impensable force de résistance de ces femmes abîmées. Cette résistance, c’est au plus profond d’un désir de vie qu’elle s’enracine, dans une volonté farouche de tenir, de garder sa dignité. Sont convoqués les souvenirs d’enfance heureuse, la nature, bienveillante ou dangereuse : « Au milieu du front/coule une rivière/dans ses sables/ ramasse/un visage.. ».

Barbara Le Moëne interroge en  poète et peintre ces visages de femmes avec une attention extrême et une grande sobriété. Le poème est toujours en tension, fait de détails infimes sur ce que semblent nous dire ces visages. Ainsi la femme mise au mitard poussée au bord de la folie : « moitié du visage/plus folle que l’autre/conte son malheur ».

Malgré tout,  ces femmes tentent de garder leur intégrité : « dans la chiffonnade des traits/se découvre pourtant un noyau dur/petit astre. » ou : « mon rêve/plus dur cependant /que du diamant ».

Plusieurs points de vue aussi sont adoptés comme pour mieux scruter l’énigme de ces visages. Le « je » prend parfois le pas, dernier rempart contre la privation d’identité et de parole : « je fuis sur une étoile, Pierrot lunaire/et sur l’étoile tresse les rayons célestes ».

Quelques monotypes, taillés dans le roc de l’insoutenable, en noir et rouge sombre sur page blanche, font écho aux poèmes en creusant l’abîme d’une quête de «  regard introuvable ».

« du séisme ne reste

que le gouffre du regard

et le sourire ténu

tant et tant qu’il s’altère

tant et tant qu’il se perd

ruisselet dans l’aride ».

Barbara Le Moëne nous donne à lire de beaux textes, rudes, sans concession, qui s’approchent avec un infini respect de ces visages de femmes incarcérées.

                                                                               Chantal Ravel, mai 2021