Jean-Pierre Chambon, L’écorce terrestre, Le castor Astral, février 2018. Dessin de couverture de Jean-Frédéric Coviaux.

Dans son dernier recueil, l’écorce terrestre, Jean-Pierre Chambon nous donne une perception de son monde poétique. Le recueil est divisé en huit chapitres qui vont du vers libre à la prose poétique. Il nous ouvre les portes de son imaginaire avec une langue d’une fluidité qui donne une tonalité spirituelle à sa poésie.

 

Qu’y a-t-il au-delà et en deçà de l’écorce terrestre ? Comment pouvons-nous percevoir le monde avec les limites et les failles de notre corps humain ?

 

C’est par une sensation physique que Jean-Pierre Chambon nous fait sentir autant que voir. La vision est alimentée de reflets de lumière aussi aveuglante que des miroirs reflétant des états intérieurs

 

Comme dans la divine comédie de Dante, l’enfer s’enfonce sous l’écorce terrestre. L’enfer pour Jean-Pierre est la lumière aveuglante parfois angoissante, vaguement inquiétante : Méduse phosphorescente comme frisson gélifié, hologramme de l’effroi.

 

Le recueil foisonne d’images dans un même mouvement d’interpénétration. L’univers des tournesols est le miroir actif des métamorphoses silencieuses et secrètes qui s’insinuent à l’intérieur et à l’extérieur dans les fluctuations invisibles de la matière.

 

C’est par la poésie que le voyage introspectif sonde les voies et les issues possibles. Dans le paysage dévasté de L’écorce terrestre  l’œil photographe ne croise que des ombres dont ne subsistent que des traces fantomatiques, des taches aveugles.

 

Quel que soit l’univers que le poète approche : la lumière, la cendre, l’écume, la méduse, les tournesols, l’écorce terrestre et la poussière, le silence, et quelle que soit la forme que prend le poème, le regard est au centre qui suscite le questionnement : Je vois, je vois. Qu’est-ce que tu vois ?

 

Qu’est-ce que

          Voir encore

          Quand toutes les choses

Ont été dépouillées

De leur vêtement

de lumière…

 

 

Parfois le contexte est voilé, tourbillonnant, phosphorescent. La matière poétique est celle des nuages, de contours flous, fluctuants en fonction des mouvements de la lumière et de l’eau, des tourbillons de lucioles ou de grains de sable, de cristaux et de sel. Mais aussi du grain de silence. Et l’on assiste avec émerveillement à un enchâssement de questions toujours renouvelées.

 

Pour chaque repère perdu, dans l’angoisse d’un univers gagné par l’effacement et la déliquescence, dont les formes peuvent changer jusqu’au vertige, demeure un mystère préservé, une autre clarté qu’a su préserver le poème, au-delà du perceptible :

 

je secoue une

          branche

          dans                      l’invisible

 

 

          à travers les fibres de l’air

          les scintillements du rien

 

 

          dans le bois brisé

          tressaillent les feuilles à venir.             

 

Ce n’est pas sans affronter la douleur, ni la solitude à laquelle est confronté tout poète pour traduire ce monde sous l’écorce terrestre

 

Michel Bret

Texte de Pascal Riou

LE GRAND HÊTRE

 

Le hêtre qui t’a vu grandir, aimer,

t’avancer pas à pas dans l’âge et la parole

et lancer tes fils puis leurs enfants après

dans la vie prodigue et les lointains aimés,

ce grand hêtre que tu sais plus vaste que l’enfance,

voici ses hautes branches, ce matin,

éclairées comme jamais tu ne les avais vues,

toi qui vas quitter ta maison de toujours

et laisser ce grand arbre à d’autres mains

dont tu ne sais le soin, le regard ni la hache.

 

Éclairées par le matin, elles montent dans la lumière

comme on voit en montagne

les sommets tout frangés de clarté

tandis que l’on marche dans l’ombre des vallées.

 

Elles montent, mains de l’orant que touche le vent,

montent dans le ciel, échancrées de bleu céleste,

ajourées tendrement pour que l’air vif parvienne

jusqu’au fouillis ombreux—, ainsi parfois,

la caresse du bien aimée au ventre de l’amante,

respiration paisible et terre croisant le ciel.

 

*

 

Ô mon arbre de gloire, toi mon souffle paisible,

sois leçon pour ma vie, apprends lui à danser

toi mon enraciné.

 

Qu’elle soit ombre fraîche et puis secret d’aimer,

qu’elle s’offre tant qu’elle peut à la toute lumière,

au passant démuni comme à l’enfant meurtri,

aux murmures du temps

qui va, de patience en élan et des rameaux glacés

à la splendeur d’octobre comme aux douceurs de mai.

 

Nous sommes hôtes mon arbre, toi et moi

et tous mêmes qui l’ignorent, de la terre et du ciel,

du Souffle qui les créa un jour d’éternité.

 

Puisse l’enfant venir et jouer sous tes branches,

qu’il reçoive ainsi la force de ton tronc,

la nuit de tes racines et l’incroyable amour

en qui nous nous tenons.

 

Sois ma confiance, grand hêtre de gloire,

enseigne-moi toujours les mots de l’espérance:

et dis à ma douleur: «La paix soit avec toi

 

Pascal Riou

 

Publié dans la Revue Conférence  N° 42, Printemps 2016

textes de Chloé Landriot

La montagne

 

La montagne

Autour

La nuit

 

Je la sais encore et je la désire

Je m’en souviens

Elle échappe

Elle se dresse inaccessible aux mots

Elle est

Je ne peux la saisir à présent

Pas plus que quand je la voyais

 

Voir la montagne

Dit le sage

Ne plus voir la montagne

 

Et pourtant

A présent que je ne la vois plus

Que je sais que pas un mot n’en saurait saisir l’apparence ni la réalité

Dans ce vide éblouissant :

La montagne

 

La montagne et son avance sur la nuit

Quand sur le chemin l’ombre fraîche vous glace

Et gagne plus puissante qu’une marée – vague d’ombre montante

Ô force de la terre –

La montagne et la part de festin qu’elle accorde à la nuit

 

La montagne et son relais tendu au jour

Quand les roses du ciel trouvent réponses dans la roche

Quand l’or chantant de ses sommets

Eteint tout doucement la frêle lueur des lampes

Quand tout le bleu s’épand

Plus infini de se heurter à elle

Qui réduit et cisèle

L’horizon

 

Ne plus voir la montagne

Dit le sage

Revoir la montagne.

*******

 

Quand tu dessines un arbre

Tu dois tout savoir de son histoire

(Même quand c’est un arbre qui n’existe pas)

 

Tu dois écouter l’arbre

Les traces que la soif a cachées sous l’écorce

Les vides

Les nœuds

Les cassures

Les tout petits matins de réponse au ciel blanc

  • Son dialogue avec le ciel –

Les nervures de ses feuilles, leur tendre déploiement

Les renflements du tronc

Les endroits plus épais

Les creux

Les denses

Cela s’entend sous le crayon

Il suffit d’écouter

Et de ne pas trahir

 

Quand tu dessines un arbre

(Même quand c’est un arbre qui n’existe pas)

Tu dois le recueillir

Tout en te souvenant que c’est lui qui t’honore

S’il t’offre sa présence.

*******

 

Je vais chercher en moi le lieu dense et sauvage

Qu’aucun assaut ne désunit

Cet endroit sans défaite

Sans victoire

Où veillent en silence

Comme des papillons

D’étranges gestes qui savent

Faire entorse au destin

 

Héya !

Tout brûle en moi de ce feu de forêt

Tout brûle

S’éclaire aux torches du désir et de la mort

 

Héya !

Nul ne me reconnaîtra plus

Peut-être

Et peut-être personne

Ne relaiera l’écho de mon long cri de cendres

Et de lumière

 

Mais je me tiendrai là

Accueillant la merveille

 

Vie et mort

Dans une seule main.

texte de Jean-Christophe Ribeyre

Je suis du silence

de ceux-là

qui traversent nos vies

sans laisser de traces,

de ceux qu’on a secourus,

alignés, comptés, accusés,

à qui l’on a donné

des vêtements chauds,

de l’espoir,

une tente dans la boue,

j’ai dans le sang leur nuit,

les frontières,

le racket, la torture, le viol

en attendant de passer,

je suis de même rive,

de même errance,

de même humiliation,

de même boue

que ceux qu’on insulte

et qu’on trie,

nous sommes de même voix,

de même amertume,

de même saccage,

leurs barreaux sont les miens,

leurs barbelés,

leurs corps maigres,

leur soif est ma soif,

 

je suis inlassablement

l’étranger

roué de coups à Calais,

qu’on a soigné,

remis sur pied

et qu’on raccompagne aux frontières,

je suis le corps

de ceux qu’on repêche,

dont l’image nous émeut

et qu’on enterre à la hâte,

je suis leur visage,

leur fatigue,

leur peur,

inexorablement,

et je porte leur nom.

  

Jean-Christophe Ribeyre

 (poème extrait de Déboutés)