Textes de Sylvie Brès

tiré de Sylvie Brès, L’incertaine limite de nos gestes, La rumeur libre, 2014.

 

Aux parois

 

On se cogne aux parois de la vie

comme insecte ébloui ;

le sens de la vie : une lumière qui brûle

les ailes.

 

On file bon train

dans le petit matin

de nos mains nues,

on a juste envisagé l’aube et

déjà l’inquiétude du crépuscule nous étreint.

p41

*

 

On a la rage d’arrimer nos pensées aux cordages du réel.

On a la délicatesse de se croire unique.

On a tant besoin d’habiter

le temps,

de planter

les ongles du rêve

dans le magma de la réalité,

de pénétrer

le mystère des commencements,

de lapis-lazuler

celui de la fin

du joyau inventif de nos larmes !

p42

*

On voudrait pouvoir comprendre le comment et le pourquoi !

demander aux étoiles déjà mortes si elles ont bien vécu

et de quel éclat perdu

elles ont balisé

des chemins inconnus !

 

On voudrait traverser les trous noirs et en sortir grandis.

 

On ne cesserait de vouloir et même si le conditionnel

auréole de hardiesse,

on est assoiffé

et cette soif dépasse les mots proférés.

p43

*

J’aimerais

encore

en dépit           au défi

à défaut           au départir

au millimètre près

au mot près

en déconfiture            envers

malgré                        désespérément.

 

p53

*

 

Grisée de bleu

 

Et quand elle eut passé la frontière

Elle se mit à tirer sur le bleu

Et tout l’azur vint avec !

Elle fit salve d’étincelles de nuit.

Elle fit feu de tout corps.

Elle déchaîna ses racines.

Elle libéra ses origines.

Chaîne et trame elle fusa.

 

p.79

Tiré de Sylvie Brès, Affleure l’abîme, La rumeur libre, 2009.

 

Où est le chemin ? Je n’ai vu que les pierres !

Où est le paysage ? Je n’ai vu que l’abîme

Du chemin, je ne saurais dire, qu’en y rampant,

mue de printemps, vieille peau de serpent.

Je ne saurais capturer que l’aile éployée d’un

regard, je ne saurais saisir que le chant des nuages.

Du chemin, je n’ai rien à en dire, ou cela me

mènerait tellement loin, que je refuse !

Aller aux franges ? Aux lisières ?

Du chemin, la torture des ceps, le garde-à-vous

des piquets. Du chemin, le harcèlement de

l’éphémère

Du chemin, l’expérience de l’aguet

l’espérance du regret

Du chemin, je n’aimerais que le goût âpre de

la sueur, mais il faudrait se donner le temps

laborieux de la montée, les heures chaudes

ensommeillées ; l’effort comme art de vivre.

Du chemin je n’aimerais que le retour,

l’éternel

Du chemin, je ne garderais que la tentation

 

P.9

*

 

Et, elle, je la vois

cette naïveté

sans voile, sans détour

Elle établit son primat, elle appartient aux

origines, elle est creuset du questionnement

Elle n’est jamais repue,

elle se donne comme approche

elle se donne comme tentation

et comme entière provocation

Elle permet à l’autre de glisser sur ses invraisemblances

elle lui permet de se rapprocher de l’essentiel

Elle permet au monde de passer à travers

le chas de l’onirique. Elle lui permet

de faire une entrée triomphale dans

l’infiniment minuscule

Elle laisse possible une entrée en matière

verticale et un regard de biais

Il faut laisser les accoutrements et les oripeaux

au vestiaire

Faire fi des lois de la pesanteur

Il faut juste s’ajuster à la divinité de

l’amour

et comparer ce qui en nous se défait pour

laisser notre être tremblant

au chambranle de la vie

au seuil de l’innommé

 

p.28/29

*

 

Nous allons. Nous croyons que nous allons.

Nous au gré du moi, au gré de l’autre,

nous à tu et à toi,

nous à corps et à cri, à hue et à dia.

Nous irons. Non… Nous allons.

Nous pensons y aller. Nous voulons y aller.

-Mais des roses nouvelles ?!

Nous allons joue à joue, main dans la main.

Nous allons à cœur ouvert

à livre ouvert.

Nous allons à l’insu de nous-mêmes à l’insu

de l’univers, inventer.

Nous allons coiffer l’effigie de la vie,

tresser les roses de l’oubli.

-Mais des roses nouvelles ?!

Nous allons déposer les armes, mettre la fleur au fusil

Nous allons distiller notre âme, festonner nos rêves.

Nous allons détailler le temps, soupeser le vide,

créer du mystère, narrer l’improbable ?

-Mais des roses nouvelles ?

Nous irons fouler l’herbe grasse des étoiles,

sonder les trous noirs, nous irons ventre à terre.

Nous irons communier dans la galaxie,

prier l’anneau de Saturne,

nous inventerons de nouvelles entités.

-Mais des roses nouvelles ?

Des roses sans épines ? !

Des roses sans parfum ?!

Des roses sans couleurs ?!

Nous le savons très bien.              Mais des roses ?

Que leur suavité investisse la corolle de nos corps.

Nous serons ces roses nouvelles.

 

p.30/31

 

*

 

L’aube est douceur létale

en son cœur la promiscuité avec soi même

ne pèse pas plus que l’entêtement à rester

ce qu’on ne peut devenir – stridulation du criquet –

corde raide de l’inconscient.

L’Aube rassure, silence aux pensées oiseuses.

Jointures accordées.

Plain-chant de la vie.

J’habite l’aube / enfin /

de plein pied avec moi-même.

La vigilance cède le pas

à l’absorption première.

En chaque seconde, il y a le recel

Et le don…

Il y a la légèreté et la chute

L’être-là et la légende.

En l’aube, Icare aurait trouvé grâce

et moi, je loue la vie nouvelle

qui brûle à petits bruits

écornant les rêves

sans les éveiller !

Juste adoucis et chantournés.

Angle d’attaque poncé

et fulgurance

pourtant de cette pensée au galop

qui porte ses œillères d’images

avec la fringance de l’Absolu.

Soudainement le corps s’écoute

tendrement alangui… harpe improbable

d’où l’origine tire des sons immémoriaux.

C’est l’aube qui rameute

les chants, les ombres et la douceur lumineuse

de l’automne.

C’est l’aube qui pacifie

l’impératif de la nuit. Je me fonds en elle,

caprice de l’éternité, et brutalement

elle s’ouvre sur la journée, à la volée,

m’exilant à jamais chaque fois ; et

chaque fois, étrange étrangère, continent noirci

des fumerolles de l’oubli et île froissée

par la tornade du coutumier.

 

p.46/47

*

Des montagnes intérieures

découpent des espaces

de terreur où le

regard essaie de se frayer

une voie unique –

Cautériser le monde –

Arpenter l’univers –

Derrière l’opacité,

il y a cette lumière

tendre – ce fracas de paroles

qui éparpille, qui segmente,

qui torpille

Elle voudrait d’un coup,

d’un seul –

elle voudrait

d’un coup d’œil

s’incorporer le réel,

et rituel insoutenable

trancher

dans la pupille –

renverser le globe

à la pointe de l’imaginaire

croiser le fer

au cœur du cristallin

captiver l’énigme

pour rendre un peu plus

intelligible

sa vision crépusculaire

Elle voudrait imprévisible

inonder de ses larmes

les terres arides

de l’inconnu

Elle voudrait d’une caresse,

d’une seule

caresse de son regard

s’approprier la peau cachée,

et rituel insoupçonnable

de son œil, tatouer

le secret

tranchant

de l’âme aiguisée

p 50/51

 

Tiré de Sylvie Brès, Cœur Troglodyte, Le Castor Astral, 2014.

 

Et soudain le pas manque

la douleur usine

la douleur lamine.

Tu te surprends à regarder

ceux qui marchent avec envie.

Tu apprends la lenteur

que rien ne dévie.

Tu apprends les regards…

p 12

 

*

Le ciel m’a déversé

son fiel de nuages

me recouvrant d’un suaire

d’interrogations amères.

 

Le ciel m’a assaillie

et m’a laissée essorillée

de mes rêves inassouvis…

tourmentée d’infini.

p 20

*

Garderais-je amitié

pour ses fruits rouges ?

 

Et c’est moi

qui suis soumise

à cette initiative tardive

et terrifiante dans sa singularité !

 

À chaque retour

la pensée flotte

le cœur chavire !

p 38

 

*

Gris foisonnant

et soudain ce que je désigne

papillon

ce vol ivre

chatoyant d’ombre

s’arrête

se pose

et disperse

un éclat de lumière

tout en parasitant

un osselet de Viallat

qui se mue

en battement d’ailes.

p 43

 

*

 

Oui la vie

a pris des accents gris

depuis que j’ai basculé

dans la blancheur monotone

des draps amidonnés ….

Oui, je ne sais

plus convoquer

l’hystérie de mes désirs

aux pointes acérées…

Je suis couturée

et cela suffit

au fauve tapi,

barrières symboliques

où il ébroue son ennui.

p 45

*

Mais de trop près reniflée,

Je suis désemparée…

Je ne fais plus tout à fait partie

de la grande marée humaine

et pourtant vivante

J’essaie de m’apprivoiser

à l’impensable

du passage.

p 66

 

*

 

Je voudrais une trouée

douce

pour tutoyer mes morts

et je tremble

tatouée de douleurs –

Je sonde les abîmes du corps

et de la solitude

m’espérant un printemps

apaisé.

p 67

*

 

Deux yeux pour pleurer

Deux narines pour exhaler

Deux lèvres pour gémir

et

deux ailes peut-être

qui s’essaient à pousser

les rêves rebelles hors d’eux-mêmes

et qui tendent à rétablir

un envol possible

pour ce corps mutilé

p 80

*

L’attelage de mes rêves

brinqueballe, ballots de paille, dorée à l’or fin

derrière les chevaux harnachés de vent…

Ils ont pris la mort aux dents

ils rongeaient tellement leur frein

dans les enclos de ma solitude.

p 92

*

Écrire

Se fait

Sur un chemin de crêtes

Ou

Dans une espèce de pénombre

Avec les mots portés

Pas n’importe où

A l’intérieur

p 93

*

Et si ma gorge

prenait feu

Et si mon chant

s’embrasait

Y aurait-il un peu

de sens

pour enflammer l’azur ?

p 95

*

Au jardin de la mémoire

enclos

le vivier vif

des désirs

qui glissent

entre les doigts.

Ecailles iridescentes

abandonnées

sur les paupières

du rêve.

p 103

*

Combien j’ai su

lécher le miel

sur l’épine

au plein cœur

de la jeunesse !

En ces temps

de tout malheur

je faisais feu.

Alors aux moments

de la détresse nue

en son milieu

j’élevais au ciel

un chant

d’aubépines.

p 110

 

*

 

Tête-à-tête

une hirondelle dans le soliveau

des grillons dans la tête.

Le ciel de la pensée

est zébré d’un vol répété

et la cage des mots

déborde de stridulations insensées.

p 111

 

*

Les mots ne lèvent

pas toujours.

Abasourdi

tu regardes leur pâte.

Aurais-tu perdu le sens ?

oublié le levain… ?

N’aurais-tu pétri

qu’un peu de vent

et d’orties ?

p 118

 

*

Si l’on pouvait prendre

le moulin à paroles

entre ses deux genoux

solidement

et moudre

d’un geste rond

et cadencé

le Verbe

pour que s’exhale

cet arôme subtil

poussière de pensée !

Quelle matinée ce serait !

À lire et à relire dans

le marc de café !

p 120

Tiré de Sylvie Brès, Une montagne d’enfance, La rumeur libre, 2012.

 

Perdu ta langue,

pas donnée au chat ! Juste avalée !

La vélocité, le rythme,

l’audace, la joie

de cette gaillarde

et même parfois si tant paillarde, goulûment

engoulevent des espaces de bruyère,

aspirée comme lait bourru,

tiède encore de la chaleur du pis,

sans carré – juste la tendresse

rose et le sabot qui claque –

juste le mufle –

juste l’effronterie –

Késako ?

Je fus droulette et drôlesse

je fus testarude

je fus un jour habitée de deux langues :

langue fourchue –

fourche de paille –

grain et ivraie –

Ivresse de ces mots sonores !

p 11

*

Je fus réboussière.

J’ai oublié les gratte – culs

pour les cynorrhodons

et « toutes les puces dans ton lit ! »

qui saluèrent le coucher

pour un bonsoir du bout des lèvres.

Perdu ta langue,

mais pas le souvenir,

comme un cheveu sur ma langue

propre, et léchée,

ma langue bifide qui s’emberlificote

dans les regrets liminaires

et qui course

et qui appâte

pour que le sang afflue

au cœur des genêts,

et me rende la grâce camisarde

de nos aïeuls !

 

p 12

*

 

Comme une voie lactée

trace onirique

vent coulis

sur les lèvres

du rêve

Comme ça l’Enfance, territoires et rites.

Sous le regard

fragilités

des métamorphoses !

p 25

*

 

C’était juste un chemin d’enfance bordé par les orties, et les larves de coccinelles y abondaient – si nues- si offertes – je ne saurais dire leur consistance entre le gras du pouce et l’index. Envie vite réprimée d’appuyer fort, si par hasard, elles aussi exprimaient un jus vital…

 

C’était juste quand le possible avait le regard humide des vaches, sous leurs grands cils ombrageux.

 

C’était l’odeur du foin, juste quand cela montait.

C’était juste quand les bouses auraient pu être

des bateaux ivres où glisser des rêves roturiers,

où embarquer, dévoyés et scabreux.

Cela chantait, cela poussait – cela disait le silence

merveilleux qui permet l’avancée du corps

dans la déchirure de l’azur.

C’était juste quand mon cœur battait à l’unisson :

avec le vide – avec le silence – avec le trop plein

d’Absolu.

p 64

Patrick Laupin, L’Impasse de l’azur, La Passe du vent Poésie, 2018.

Auteur d’une vingtaine d’ouvrages (poésie, prose, récits, philosophie), Patrick Laupin s’est vu décerner de nombreux prix saluant l’importance de son œuvre : grand prix des gens de lettres en 2014 puis en 2016 le prix Kowalski pour son livre le dernier avenir aux éditions la rumeur libre et au printemps 2018, le prix Robert Gonzo pour l’ensemble de son œuvre.

Né à Carcassonne en 1950, a vécu en pays Cévenol, à la Grand Combe, dans une famille de mineurs. Cette enfance cévenole marque profondément son œuvre. D’abord  instituteur pendant 10 ans et  ensuite formateur de travailleurs sociaux, il a œuvré avec constance dans des lieux et des espaces de lecture et d’écriture, en se mettant à la portée de ceux qui sont éloignés des moyens de comprendre le monde. Patrick Laupin est un écrivain qui, par une profonde conscience sociale, a ouvert des espaces de transmission dans des lieux d’alphabétisation, d’internement, avec des enfants et des adolescents en rupture de lien.

Lire Patrick, c’est s’imprégner de ce rapport au monde. Mais on ne peut le faire sans voir que cette relation à son enfance en pays cévenol lui a forgé un regard et une conscience.

Voici ce qu’il écrit : Je m’intéresse à la lecture et à l’écriture, tout autant qu’au travail avec les autres, depuis le jour où j’ai réellement compris et ressenti que les voix des autres qui parlaient en nous, nous donnaient vraiment quelque chose de mobile et recréateur. Toutes mes phrases sont orientées par ces cartes géographiques et ce climat d’un dialogue entre silence et les voix du monde.

– Le titre s’éloigne de l’écriture de Mallarmé. C’est une esthétique du beau que l’on retrouve dans ses textes : J’en eus marre de la poésie cadenassée, corsetée, étranglée, sans oreille, sans musique, bernée dans la cage du réfléchi.

– Le poète donne à sa solitude la beauté par un regard sur les roses : Les escaliers qui montent ne vont nulle part. C’est le quatrième mur de solitude. On a remis à nu la pierre teintée du perron. Les roses fleurissent.

– Il capte des morceaux d’automatismes mentaux qui le débordent et donnent à son écriture un chant. Il ne cherche pas à esthétiser, à les parfaire, il recueille, telles quelles ou presque, des phrases et les transcrit dans l’ouvrage. C’est la révolte du poète contre l’injustice : Comment vivre dans une société où personne ne lit ? Où la folie répugnante de l’antisémitisme progresse et à grande vitesse ?   

Le poète parle de lui, de ses souffrances passées : la douleur d’exister du corps ancien dans l’instant clamer sa dette au parloir

Des mots, de la nécessité du pardon, de ce qui le conduit dans la vie : la seule chose à faire est d’être digne de ceux qu’on aime.

Beauté de l’image : Deux échalotes tombées sur le trottoir, la dame aveugle avec son chien blanc, les messieurs simagrées du comptoir.

Le recueil de Patrick Laupin, exprime par la beauté de son écriture étincelante, une myriade de sensations, donnant sensibilité aux mots de la fragile condition humaine.

Michel Bret

Alain Wexler, La tentation, Les écrits du Nord, éditions Henry, Montreuil sur mer, 2018.

Quel passionnant livre d’Alain Wexler que ce dernier qui ouvre une voie bien nouvelle dans la poésie aux antipodes de la poésie orale. Elle se veut poésie du savoir et de la recherche, poésie de la référence, exégétique des mots et/ou des choses. La recherche de sens et de non sens se fait tous azimut, vers le bas, vers le haut, vers les côtés, en avant et devant, dans l’intérieur même des choses, ou des mots, dans les confins de pensée, et dans les confins des sons, bref c’est un labeur, l’ai-je entendu le soupirer, que de viser ou de haler dans tous les sens.

Les mots et les choses écrivait Perec, Oulipo n’est pas bien loin, il est vrai avec la volonté de faire le plein de pensée et de perceptions autour d’un même objet pour ne pas dire concept ou bouquet de sèmes. Tout étant pris dans une polysémie de la langue dans sa structure aussi bien charnelle que théorique. Il s’agit pour Alain Wexler d’organiser la rencontre entre le mot, la chose et le gigantesque réservoir d’images et de coïncidences, de hasards. Cela produit un ensemble multiforme qui se développe sous un seul terme (la terre, l’oiseau, les amants, la lime, mais aussi le train de nuit par exemple). La préface de Louis Dubost est remarquable d’intelligence et de compréhension de la démarche de l’auteur. Louis Dubost évoque une combinatoire jubilatoire. C’est exactement le sentiment que peut laisser ce livre qui offre peu à peu une forme de lucidité des mots, biens banals, venus des choses, tout aussi banales. C’est une œuvre de poésie des fondements que nous propose Alain Wexler, que d’aller fouiller opiniâtrement dans ce fouillis que font monde et langue dans notre vie et d’en extraire une sorte de condensé pur, un calcul granité, pourrait-il écrire.

Ainsi pour donner goût : Les toits / Les toits se couvrent d’ongles./Faits d’ongles, non. Les ongles/font le toit comme un oiseau/son nid, tressé de brindilles. On perçoit bien ici le mélange des images et des évocations, ongles couvrent comme tuiles qui font toit aux doigts, le toit étant un nid d’ongles, bref, laissons le texte dire lui-même avec ses usages de sons le merveilleux travail du poète.

Georges Chich

Odile Nguyen-Schoendorff, Une année sans Martin, Éclipses, Jacques André éditeur, 2018.

Bien énigmatique cette Année sans Martin. Martin c’est Martin Heidegger que l’auteure agrégée de philosophie n’a choisi d’abandonner dans des tiroirs qu’après que la polémique récente ait installé le fait que le philosophe allemand avait sciemment adopté le nazisme. Se libérer de Martin, ce serait aussi se dégager des démons familiers qu’Odile Nguyen-Schoendorff a décidé d’étaler sous les yeux du lecteur : les souvenirs lancinants, les cauchemars, mais aussi les rêves qui tournent dans sa tête comme des farandoles mélancoliques.

Ce recueil de textes est une somme des expériences de vie qu’Odile Nguyen-Schoendorff a voulu mettre en poésie tout au long du temps, L’écriture c’est passer outre son passé/thaumaturgie du scarabée.

Cette poésie est comme un vin trop fort qu’il faut boire lentement malgré l’amertume et l’acidité.

Odile Nguyen-Schoendorff ne cherche pas à épargner le lecteur peut-être parce qu’il s’agit de tenir à distance le cercle menaçant des figures qui la hantent.

Elle a d’ailleurs choisi de joindre à ses poèmes des reproductions de son frère Max, qui a semble-t-il occupé une part importante de son espace mental. Dans ces tableaux il y a du Bosch surréalisé sans les dictons et la morale, brut de reliefs oniriques faits de fragments accolés, enlacés, pressés, bouffant d’un chromatisme flamboyant.

Chez elle l’intérieur est plus sombre et si elle ne parvient pas à se débarrasser totalement des images bouleversantes qui peuplent sa pensée, elle semble avancer plus tranquillement vers une introspection plus lucide et sans égards. Le classicisme des formes marque une base dans les œuvres de la poète et du peintre. Odile Nguyen-Schoendorff, elle, à des réminiscence de poèmes qui ont bercé ses solitudes. Elle joue d’ailleurs avec les vers sans jamais perdre le fil de ses dépits, attirée par les facéties des sons et par l’épaisseur des mots qui l’habitent. Elle chantonne un peu comme ferait une enfant délaissée.

Premier mai

Je n’ai rien dit du malheur/Aux yeux prune/Des arbres roux et roses/Pleurant froides leurs fleurs//Je n’ai rien dit/Des villes dépressives/De la voix enrouée/Des chants/Lourds d’avenir//Je n’ai rien dit de ceux/Qui ne renoncent pas

Merci à Jacques André d’avoir publié ce livre très agréable à regarder, avec une belle qualité des reproductions.

Georges Chich

Jean-Pierre Chambon, L’écorce terrestre, Le castor Astral, février 2018. Dessin de couverture de Jean-Frédéric Coviaux.

Dans son dernier recueil, l’écorce terrestre, Jean-Pierre Chambon nous donne une perception de son monde poétique. Le recueil est divisé en huit chapitres qui vont du vers libre à la prose poétique. Il nous ouvre les portes de son imaginaire avec une langue d’une fluidité qui donne une tonalité spirituelle à sa poésie.

 

Qu’y a-t-il au-delà et en deçà de l’écorce terrestre ? Comment pouvons-nous percevoir le monde avec les limites et les failles de notre corps humain ?

 

C’est par une sensation physique que Jean-Pierre Chambon nous fait sentir autant que voir. La vision est alimentée de reflets de lumière aussi aveuglante que des miroirs reflétant des états intérieurs

 

Comme dans la divine comédie de Dante, l’enfer s’enfonce sous l’écorce terrestre. L’enfer pour Jean-Pierre est la lumière aveuglante parfois angoissante, vaguement inquiétante : Méduse phosphorescente comme frisson gélifié, hologramme de l’effroi.

 

Le recueil foisonne d’images dans un même mouvement d’interpénétration. L’univers des tournesols est le miroir actif des métamorphoses silencieuses et secrètes qui s’insinuent à l’intérieur et à l’extérieur dans les fluctuations invisibles de la matière.

 

C’est par la poésie que le voyage introspectif sonde les voies et les issues possibles. Dans le paysage dévasté de L’écorce terrestre  l’œil photographe ne croise que des ombres dont ne subsistent que des traces fantomatiques, des taches aveugles.

 

Quel que soit l’univers que le poète approche : la lumière, la cendre, l’écume, la méduse, les tournesols, l’écorce terrestre et la poussière, le silence, et quelle que soit la forme que prend le poème, le regard est au centre qui suscite le questionnement : Je vois, je vois. Qu’est-ce que tu vois ?

 

Qu’est-ce que

          Voir encore

          Quand toutes les choses

Ont été dépouillées

De leur vêtement

de lumière…

 

 

Parfois le contexte est voilé, tourbillonnant, phosphorescent. La matière poétique est celle des nuages, de contours flous, fluctuants en fonction des mouvements de la lumière et de l’eau, des tourbillons de lucioles ou de grains de sable, de cristaux et de sel. Mais aussi du grain de silence. Et l’on assiste avec émerveillement à un enchâssement de questions toujours renouvelées.

 

Pour chaque repère perdu, dans l’angoisse d’un univers gagné par l’effacement et la déliquescence, dont les formes peuvent changer jusqu’au vertige, demeure un mystère préservé, une autre clarté qu’a su préserver le poème, au-delà du perceptible :

 

je secoue une

          branche

          dans                      l’invisible

 

 

          à travers les fibres de l’air

          les scintillements du rien

 

 

          dans le bois brisé

          tressaillent les feuilles à venir.             

 

Ce n’est pas sans affronter la douleur, ni la solitude à laquelle est confronté tout poète pour traduire ce monde sous l’écorce terrestre

 

Michel Bret