Valérie Canat de Chizy

Née en 1974, Valérie Canat de Chizy vit et travaille à Lyon. Ses premières publications remontent à 2006. Dans Pieuvre, récit autobiographique publié par Jacques André éditeur en 2011, elle interroge la notion d’enfermement liée à la surdité. La poésie est pour elle un moyen d’exprimer ses émotions et de se sentir reliée aux autres, au monde. Elle a publié récemment  Nuit avec des encres de Colette Reydet, Ce qui reste, 2018, l’écriture la vie, Le Petit Rameur, 2017, Je murmure au lilas (que j’aime), Éditions Henry, 2016, Poetry, Jacques André éditeur, 2015. Elle collabore à la revue Verso et au site Terre à ciel et est présente dans de nombreuses revues de poésie. Son blog : http://verrementhe.blogspirit.com

Valérie Canat de Chizy avait déjà été accueillie aux Coïncidences poétiques (en même temps que Patrick Dubost). C’est donc le premier auteur que nous réinvitons. Elle a publié plusieurs ouvrages depuis son passage à nos rencontres.

 

Un inédit :

 

comme se réinventer

 

laisser pousser un feuillage

entre les parois invisibles

 

observer les coccinelles

se promener le long des tiges

 

gratter la terre avec les doigts

arracher les racines

 

voir les papillons se poser

sur les fleurs de la serre

 

intérieure car tout

est dans une bulle

 

que je m’invente

Samaël Steiner

Né en 1984, en Seine-Saint-Denis. Après une scolarité à l’école Mattias Grünewald, à Colmar (pédagogie R. Steiner) et une terminale théâtre, il obtient une license en Arts du spectacle – théâtre, à l’Université Marc Bloch de Strasbourg, puis entre à l’ENSATT dans le département Lumière.

En Alsace, il crée, avec d’autres, la cie étudiante le petit théâtre du grand oeil au sein de laquelle il écrit et met en scène plusieurs spectacles.

Parallèlement à l’ENSATT, il entame une aventure passionnante avec le poète acteur et metteur en scène André Benedetto, au Théâtre des Carmes, à Avignon, ainsi qu’avec le metteur en scène Matthias Langhoff, en Roumanie (puis, plus récement, en Suisse).

Durant toutes ces années, il ne cesse de lire et d’écrire, sous de multiples formes (poésie, nouvelles, pièces de théâtre, scénarios).

A la sortie de l’école, il fonde, avec d’autres, la compagnie l’Octobre théâtral qui travaille notament à des projets mêlant poésie et dimension plastique, dans des espaces tels que forêts, parcs…

Aujourd’hui il partage son temps entre deux métiers, celui d’éclairagiste de théâtre et celui d’auteur. Loin d’être antagonistes, ces deux pratiques se nourrissent, l’une l’autre. Avancent ensemble.

Il participe à plusieurs projets poétiques ou théâtraux et collabore avec différents musiciens (shepard electrosoft in public garden, Pauline Denize), avec d’autres auteurs (Laura Tirandaz, Samuel Gallet, Stéphanie Querité, Laurent Bouisset), avec des plasticiens, scénographes, artistes en tous genres (Judith Bordas, Laura Krompholtz, Lionel Soukaz) ou travaille à des formes d’écriture plus collectives, avec parfois des amateurs : Les Lunes sortent de l’eau, avec la cie l’octobre théâtral ou Chant Entier avec le Théâtre Détours, en sont un bon exemple.

Avec l’association BUzo il a organisé deux nuits de la poésie, à Crest (en 2016 et 2017).

Des extraits de ses précédents textes ont été publiés dans de nombreuses revues, en France et à l’étranger. Vie imaginaire de Maria Molina de Fuente Vaqueros, récit poétique, est paru aux éditions de l’Aigrette en mars 2016. Seul le bleu reste est paru en juin 2016 au Citron Gare édition.

Poème bleu son dernier texte, paru en janvier 2018, est lauréat des Journées des Auteurs de Théâtre de Lyon et reçoit le prix Jean-Jacques Lerrant. Il a été nominé pour le prix Godot des lycéens.

En tant qu’éclairagiste (avec parfois une double casquette : décor, vidéo et une création son, exceptionnellement) il a notament travaillé avec, André Benedetto, Matthias Langhoff, Emily Loizeau, Catherine Perrocheau, Emmanuel Houze, Philippe Labaune…

Textes de Samaël Steiner :

1.

 

Faire descendre la lumière

sous la ligne de flottaison des avions

sous les immeubles

sous le canal souterrain

et vivre quelques heures

quelques jours

sans.

Quand, à force de lumière, les vers et les taupes auront des yeux,

parler avec eux de ce qu’est le feu.

Et continuer à vivre.

 

(in seul le bleu reste, le Citron Gare Edition)

 

 

Pour Lorraine

 

Il faudrait le lancer ce fruit

le prendre et le lancer

ne pas attendre

sur le bord de la table de la cuisine, il est posé

referme le tiroir, avec couché dedans le couteau au manche rouge

et lance le fruit

Puissance c’est donc cela !

Les grues tournent, et les ombres sur la ville

dans les ventres, de la même manière, les désirs se propagent

prennent la forme de petites nuques de pierre, de sable, de neige, de sucre

Il traverse la cour, le fruit

et contre le mur la tâche, lorsqu’il s’explose, pourrait être un continent

Puissance c’est donc cela !

 

(Inédit)

 

 

En même temps

 

Je l’ai vue plusieurs fois

chez toi

cette photo

un homme sort du Safeway

les deux mains pleines de courses

et à l’arrière plan

un arbre prend la foudre

tombe et enflamme la forêt.

Je ne peux m’empêcher de penser

à chaque fois

à tous ces feux qu’on ne partage pas

et en même temps

à la beauté des grandes solitudes

qu’on ne peut jamais découper tout à fait

à la beauté des quilles sous les coques

et en même temps

à la puissance de ce qui se propage

oblige l’imagination et le sang

à plus de vitesse.

 

(Inédit)

Barbara Le Moëne

Partage son temps entre Lyon et la Catalogne. Diplômée de l’EMLyon, tour à tour cadre commerciale, professeure agrégée, formatrice, se rend compte qu’elle a vécu longtemps un peu à côté d’elle-même et décide de se consacrer pleinement à la peinture et à l’écriture.

Cultive le respect du vivant, attentive à cueillir des parcelles de beauté et d’intelligence dans un monde qui malmène trop souvent nature, bêtes et hommes. Poésie et peinture lui sont en cela indispensables. Expose régulièrement ses créations picturales depuis 2017.

Ses peintures, dessins et poèmes sont une tentative de déchiffrement du monde et du mystère du vivant, en même temps qu’un chemin de découverte de soi.

 

Écrits

Recueils :

  • Encres marines, cent poèmes sur la mer, Z4 éditions, 2019
  • Lieux. Exils, voyages, éditions L’Harmattan, 2017, préface de Philippe Tancelin
  • Sur la poussière du chemin, éditions Léda, 2010 (épuisé)
  • Passe et demeure, éditions Manoirante, 2009 (épuisé)

Participation aux revues :

Traction-Brabant, Ecrit(s) du nord, Contre-Allée, Cabaret, Verso, Bacchanales, Art’en ciel

Sur le net : Recours au poème, Terre à Ciel, Lichen, Dailleurs poésie, Incertain regard

Ouvrages collectifs de La Cause des causeuses : Fraternellement Charles Juliet, éditions Jacques André ; Aiguillages et La farandole des chaussures, coll. Vendanges poétiques

Expositions

  • Exposition personnelle –Hôtel Centre del Mon- Perpignan, mai 2019
  • Exposition collective Expressions françaises – Perpignan, avril 2019
  • Biennale internationale Val-de Saône – Albigny, mars 2019
  • Salon international de Valmy – Argelès-sur-Mer, septembre 2018
  • Symposium Catalan des Arts – St-Génis des Fontaines, août 2018
  • Salon Dessin et peinture à l’eau – Paris, Grand-Palais, février 2018
  • ­Salon Lyon Art Paper – Lyon, Palais de Bondy, octobre 2017

 

Textes de Barbara Le Moëne :

 

Face à la mer

à l’univers ouvert par une fenêtre sur la mer

je demeure inhabitée mais

la mer est promesse

à renaître à revivre

à mouvoir le pinceau à chaque vers

fou qui voudrait posséder la mer

Encres marines, cent poèmes sur la mer, Z4 éditions

 

rampe au loin la mer

sur le ventre

pas tranquille

travaillée de l’intérieur

comme un poème

remue davantage vers la frange

le bord où ça bouillonne encore

Encres marines, cent poèmes sur la mer, Z4 éditions

 

 

retour des rouleaux mais plus maîtrisés

— bave encore abondante

aux babines de la mer

mer gronde encore un peu

— chien au poil soyeux de la mer

doucement grondante pas effrayante

sous la lumière qui arase les reliefs

Encres marines, cent poèmes sur la mer, Z4 éditions

 

 

La ville le soir sur mes paupières

pose un calque

avec un quadrillage

aux angles durs d’immeubles

de fenêtres de rues d’itinéraires

et parfois mes yeux tombent

dans quelques poches

plus noires

trouées décharnées des chantiers

soudain comme un estuaire

surgit une place

un espace ouvert

un pan de ciel plus clair

où le regard peut se poser

papillon effaré

Lieux. Exils, voyages, L’Harmattan

 

Jean-Gabriel Cosculluela

Né en 1951 à Rieux- Minervois (Aude), il vit en Haute-Ardèche, après avoir vécu plus de quinze ans à Montpellier et dans les Cévennes. Conservateur en chef des bibliothèques, écrivain, traducteur de l’espagnol.

Editeur, il co-dirige la collection Espaces de peu aux éditions Atelier des Grames. Il prépare l’édition d’inédits de Joë Bousquet aux éditions Hippocampe.

Egalement commissaire d’expositions. Depuis 1995, il travaille avec des artistes pour des livres singuliers. Livres aux éditions A Demeure, L’Amourier,  A Passage, Atelier des Grames, Le Bourdaric, Brémond, Le Cadratin, Centrifuges, Collodion, Color Gang, Comp’act, Créaphis, Fata Morgana, La Féline, Frau, Hanneton, Huguet, Le Livre pauvre, Mains-Soleil, La Margeride, Méridianes, La Passe du vent, La Petite Fabrique, La Porte, Propos2, Rencontres, Rivières, La Sétérée, Tarabuste, Trames, Voix-Richard Meier, Voix d’Encre, Les Yeux les mains, Zéro l’infini… Publications sur Internet.

Derniers titres parus: Talus (éd. La Féline, 2013) avec une estampe de Jean Rigaud, Question de la lumière (éd. Rencontres, 2014) avec des peintures de Christine Valcke, Nuidité du fragment (éd SD, 2016) avec des travaux de Sylvie Deparis, Nuidité du seul (éd. La Canopée, 2016) avec des travaux de Thierry Le Saëc, Tset, tsvet (éd. Centrifuges , 2016) avec des peintures de Claude Viallat, Maison, où… (éd. Méridianes, 2016) avec des peintures de José Manuel Broto, Pessakh Antschel & Bachmann Apside (éd. Collodion, 2016) avec des peintures d’Anne Slacik, Ce moment seul (éd. Le Cadratin, 2016) avec une typographie de Jean-Renaud Dagon, Epeler l’arbre (éd. Galerie du Bourdaric, 2017) avec des travaux de Mireille Fulpius, Isabelle Grasset (Yzo), Alexandre Hollan, Jean-Luc Meyssonnier, Presque le ciel / El Cielo casi (éd. Atelier Carole Texier, 2017) avec des gravures de Carole Texier, Partita (éd. Voix-Richard Meier, 2018) avec des peintures de Hélène Peytavi, Ocell (éd. Le Livre pauvre, 2018) avec des peintures de Thierry Le Saëc, Nouer (éd. Color Gang) avec des gravures d’Yves Olry, L’Oubli ostinato (éd. Trames, 2018) avec des peintures d’Anne Slacik, Vertige du seuil (éd. Les Yeux les mains, 2018) avec des peintures de Thierry Le Saëc, La Vie qui lui manque in En el vuelo de la memoria : para Angel Campos Pampano – collectif, direction Suso Diaz (Editora Regional de Extremadura, 2018), Tarrampeu in Frau(x) (éd. du Frau, 2018) avec des travaux d’Odile Fix, Nuidité du papier (éd. de Rivières, 2018) avec un texte de Michel Butor et des peintures d’Anne Slacik, Debaxo (éd. Izella, 2019) avec des peintures de Michel Remaud, S’amuïr, suivi de Résister aux mêmes (trois brefs essais sur la poésie) (éd. La Passe du Vent, 2019) avec une préface de Jean-Michel Maulpoix et des gravures de Gisèle Celan-Lestrange.

Textes de Jean-Gabriel Cosculluela :

 

Incesser la lumière      pour Aurélie Foglia

 

La lumière ne disparaît pas. Inciser la nuit. Inciser le jour. Incesser la

lumière.

Elle advient, apparaît où elle reste à chercher.

La couleur la creuse, là où elle peut se trouver, nomade.

La couleur est peut-être seule à être là, un instant, à nu, à vif. Une

touche, silencieuse.

24 février 2019

 

C’est le travail de l’ombre ou de l’obscurité. L’ombre et l’obscurité ne

se donnent qu’avec la lumière. À côté.

 

Lo joi seria

la riba

dels mots paures

s’escampar aqui

e trobar la canço.

(Vida de Jaufre Rudel) *

 

Avec l’empan des pertes, les yeux, les mains retrouvent une couleur

seule, nue, vive.

Les yeux, les mains retrouvent peut-être le rythme, la vibration de la

lumière.

Nous ne la nommons qu’avec des mots pauvres, creusant. Le chant

est au bord.

Claire lumière ou lumière obscure. Nous nous approchons, allant

même la chercher dans l’ombre et la nuit mêmes. Pour un chant,

battant de lumière.

Nous gardons une voix en retrait, de basse continue.

La lumière finit par s’échapper des pertes, des brisées. Les yeux, les

mains reprennent la partition, ce qui a été perdu. Le chant.

25 février 2019

 

Jusqu’à ce que la lumière tienne, ne serait-ce qu’un instant.

La lumière se retire et se fait à l’angle de la lumière, aux brisées de la

couleur.

ô cendrée du chemin, ce sont des mots pauvres de Gérard Titus-Carmel,

proches du chant

Nous cherchons la lumière jusqu’à son nom. Son nom perdu d’un

angle à l’autre, d’un bord à l’autre, erre, peut-être, lumierre.

Nous nous égarons, comment faire ?, dans la lumierre.

Son nom perdu, elle traverse l’ombre, puis l’obscurité avec quelques

couleurs seules, nues, à vif.

26 février 2019

 

La lumière se fait nuit, la lumière se fait jour, yeux nus, mains nues.

1er mars 2019

*

Le voeu

accoster

au bord

des mots pauvres

se jeter à leurs pieds

et faire chanson.

© jgc, mars 2019

*

Garder le silence

à Claude Margat

N’aie pas peur de regagner le vide le plus simple

Louis-René des Forêts

Poèmes de Samuel Wood

 

Il y a

le commencement

de tes mots

dans le noir

les bruits

de tes pas

sur le chemin

dans l’herbe

ton regard

en silence

puis

les à peine

bruits du jour

en arrière-fond

les couleurs

de la ligne d’horizon

entre l’à peine bleu

et la terre encore encre

soudain

un petit bois

dans le fond

et d’autres couleurs

de la terre

te viennent

peu à peu

tu gardes

le silence

à la lettre

près

dans la lumière

qui vient

tu vois

l’écriture

de la terre

qui reste

invisible

à d’autres

des parcelles

de champs

des arbres encore

et les tournants

du chemin

tu gardes

« le voir

le plus simple »

sur ta table

de mots

et d’images

tu le nommes encore

pour d’autres

dans l’invisible

tu restes

entre

nous dis-tu

tu nous nommes

nous

dehors

d’air

dedans

mots

images

bouche et buée

la lumière du jour

tremble

tu nommes

l’émotion

tu gardes

le silence

entre

mains

yeux

et bouche

un homme marche

encore

au loin

entre champs

sur le chemin

le noir

revient noir lumière

 

terminé le 10 septembre 2017

 

avec des mots d’Yves Bonnefoy (in Le Voir le plus simple, éd. La Sétérée, 1988)

*

Passant d’absence

à Sylvianne et Christian Sorg

 

Me manque le petit pays, la maison natale. Marcher dans la montagne. Entrer sans retard dans une langue inconnue. Se risquer dans ses mots, regretter. Marcher dans la montagne, arriscarse n’as suyas parabras, cloxicar. Marcher dans la montagne, parmi la pierre, l’herbe, marchar n’a montaña entre cantal, yerba, ou marcher dans la neige, o foziar, sur les sentiers de peu, n’as enderezaras de poco. Marcher dans la montagne, marchar n’a montaña. Se creuser, afundar-se. Passant, se creuser, peteniador, afundar-se. Se laisser des lettres, des mots sur le chemin des yeux, dixar-se letras, parabras n’o recorrer d’os güellos. Prendre les lettres dans l’alphabet de l’absence, prener-se as letras en o alfabeto i ausenzia. Rester en silence avec la perte, arrapar-se en silencio con a perda. S’arrimer au vent neige de l’oubli, aplegar-se a ixufrina d’o ixipliu. Se recouvrir de lumière dans la terre pauvre. S’embolicar de luz en o tarrampeu. Se glisser dans la neige avec les lettres, les mots, eslenar- se n’a nieu, con as letras, as palabras.

Traduction de l’auteur, avec l’aide d’Anchel Conte Cazcarro (pour les mots en fabla aragonesa).

copyright jean gabriel cosculluela

*

Trois quintils pour JB

à Julien Bosc

Version pour finir ou presque: le lieu d’une absence.

Et encore une autre :

le lieu qui nous prouve qu’être n’est pas un lieu.

Et pour finir cette version:

le monde est un lieu pour apprendre qu’être n’a nul

besoin de lieu. Roberto Juarroz

 

Nous arrivons nu à l’espace du livre,

d’un accord absent ou silencieux

à l’envers de nos mots et couleurs,

veilleurs, à l’écart, d’un phare sur la terre creuse,

disséminant quelques mots et couleurs.

Le chemin n’est pas perdu en pays nu,

nous prenons la lumière à même l’obscur,

à l’aveugle, nous touchons mots et couleurs

dans l’obscur, le chemin se devine

peu à peu, d’où, la lumière, par surcroît.

Nous faisons nu et nous avec le monde, la vie, le mot,

avec la couleur, nous cherchons un chant pauvre.

Nous sommes, puis nous ne sommes pas à l’oubli,

seulement nous résistons au même, à l’absence.

Le livre est là sur la table, pauvre, un chant.

© jean gabriel cosculluela, 27 septembre 2018

*

Un chemin nu

à Bernard Noël

L’oubli

est un chemin

nu

L’oubli

tient

malgré tout

encore un mot

dans le présent

par moment

à peine

L’oubli

faisant nu avec le peu

le rien

cela qui m’a tenu

retenu

me retient

L’oubli

revient

sans image

il ne ressemble

à rien

qu’à ce peu

qu’à ce nu

qui se fait jour

par moment

dans la mémoire

Je retrouve un mot

un nom

il fait oublier

et immédiatement

ne pas oublier

Textes extraits du manuscrit L’Oubli ostinato (53 poèmes dédiés à Bernard Noël) pour le projet de livre typographié avec des calligraphies de Claude Margat

 

Carole Dailly

Née à Lyon en 1970, Carole Dailly vit à Saint-Etienne, elle est l’auteure de poèmes et de nouvelles. Exerçant un métier alimentaire à mi-temps, elle consacre tout ce qu’il en reste à l’écriture mais aussi au dessin, au théâtre, et à la sieste.

A la croisée de l’intime et du multiple, ses poèmes parlent surtout de la vie intérieure, celle de l’esprit – sain ou pas -, et du cœur, de ses aspirations, de sa sensibilité au monde (naturel et urbain) et à l’Autre.

Une écriture plutôt épurée et suggestive, qui ne recherche ni le discours ni la rime mais le fond, son rythme, ses images, son énergie.

En somme, une écriture pour être (un peu plus) vivant et passer (un peu moins) à côté de la vie (quoique ?), multiple et offerte. De sa réalité première et de l’Autre.

Une écriture avec les moyens du bord, pour répondre à l’urgence quotidienne.

Dans ses nouvelles, en particulier, on retrouve des gens dits « ordinaires », souvent fortement liés à la nature. On les découvre dans la rencontre ou dans l’épreuve, où surgissent les ressources (ou pas), inespérées et généreuses, un peu comme la poésie.

Aux détresses sans réponse, la riposte du cœur vaillant bien décidé à ne pas se laisser faire, tant bien que mal. Et de puiser dans l’abondance des beautés de traverse … D’une vie en soi qui l’emporte sur toute forme de compression du personnel.

Bibliographie

-« A hauteur de l’ange« , éditions Le Réalgar, 2017, prix Charles Péguy de la SPF (Société des poètes français)

– « Entre chien et loup », livre d’artiste avec Violetta Compain et Stéphane Guillandon, exemplaire unique à la Médiathèque de la Ricamarie, 2017

– « Les heures traversés », livre-portfolio avec aquarelles de l’auteure, exemplaire unique à la Médiathèque de la Ricamarie, 2017

-« Toute affaire cessante« , éditions Marie-Louise Cartel, 2016, micro tirage épuisé.

-« Brute, pas pure« , poèmes éditions Le Réalgar, 2015

-« Le poids de la brindille« , nouvelles et récits, éditions Chemin de Traverse 2014

-« Héritage des silences« , poèmes (éditions Manoirante 2010, réédition en 2015 par Le Réalgar), lauréat des prix de poésie francophone Amélie Murat de la ville de Clermont-Ferrand et du prix J-M Heredia de la Société des poètes français 2012.

-Depuis 2007, parution régulière de textes en revues, dont Verso.

Textes de Carole Daily :

1

Comètes vous êtes,

Comète je suis

Nos trajectoires parfois se croisent

Tracent un jeu de lumières

Un dessin qui danse,

L’aura d’une rencontre,

Un instant suspendu

2

Brumes

Fantômes d’enfance

Brume blanche relevée comme un voile

Le bruissement de la forêt au matin

Comme des faons, des enfances passent

Dans leur sillage, le souvenir du premier mot

 

Pleine lueur

Aveugle un instant et puis le partage des larmes

La nuit et ses étoiles, sa livrée d’infini, de profondeur,

Les étoiles, des fleurs sauvages pour la Mère !

-Mère-Nature-

Des douces et multiples,

Des éclats féeriques,

Et plus loin dans les galaxies

Des effusions d’embruns aux peintures du large

De l’espace, de l’amour,

Et tous qui deviennent

Le vent léger dans le dos

 

Extrait de à hauteur de l’ange, éditions le Réalgar, 2017 (prix Péguy 2018)

 

1

Des nuits dépouillées

Des candeurs défaites

Des rêves incertains

Elancées abstraites

 

Musique fugitive

Dans mon âme souffle

 

Un geste se déroule

Oiseau esquissé

Une danse passe

Le chant se répercute

Nuit dépouillée

 

2

Visages sans nombre

Vous revenez parfois

Vous presser aux remparts du mutisme

Vos yeux bruissants,

Saisis, frôlés

Cortège silencieux

Amours avortés

Vos bouches effacées

Vos lèvres dépossédées

Cortège silencieux

Vos yeux tournés vers moi

Vous revenez parfois

Vos yeux levés vers moi

Bruissants

Vos sourcils joints, enchaînés

Vos regards à eux seuls toute votre histoire

 

Extrait de héritage des silences, Lauréat des prix Amelie Murat 2012 et J-M de Heredia de la Société des Poètes Français 2012, éditions Manoirante 2010, réédition 2015 par les éditions le Réalgar.

 

1

Me souviens d’une terre brûlée
Les pulsations du désir

Me souviens d’une terre brûlée

Odorante, généreuse, puissante,

 

Enfants intenses, avides, intacts

 

Terre intense

 

Me souviens

Les pulsations battantes du désir

Joueur

Délivré

Heureux

Triomphant

Terre ardente        feu de joie   les nuits étincelantes

Tout ce qu’il y avait

Tout ce qui durait

Tout ce qui était

 

Enfants intenses, avides, intacts

La pulsation

Partout l’âme, le corps, la force d’être,

L’éternité vibrante, le rire, la voix

 

Me souviens d’une terre brûlée

 

 2

It*

J’avais de quoi vous aimer.

Je l’avais, je vous dis.

Je l’avais et je vous le donnais, aussi prodigue qu’il m’avait été conféré
Il avait la fraîcheur de l’eau d’air et de roche

Leur force et leur douceur,
Il en avait la profondeur présente toujours, et toujours arcane,

Et son murmure aussi il l’avait, celui, rieur,
De la légèreté qui porte les pollens et le froufrou des libellules,

Les reflets et la lumière à la surface de la belle

 

Je l’avais, je vous dis
Et il me portait. Moi aussi il me portait ! Comme le vent les pollens, c’est ça !

Je crois bien qu’il m’avait fait pour, même
Peut-être pas que,

Mais

Mais si, je crois.

 Je vous le donnais. Quoi d’autre ? ! C’était joie

C’était espace et le proche aussi
Le plus proche qui soit,

J’ignorais encore que l’offrande pourrait être silence.

Pas celui qui accueille et recueille, non : le silence de l’absence.

Absence de vous.
L’has never been.
Il était là, il était venu pour nous, tout partout, il suffisait d’ouvrir pour qu’il entre
Mais il n’a pas été vu. Pas vu, pas pris.

Alors est apparu un autre silence, quelque chose comme l’arrêt brusque du vent

Et je suis tombé

Je vais tomber encore – car je sais maintenant, maintenant que je sais –
Quoi d’autre ? ! Qu’importe ! Pomme que je suis, comme bonne pomme on dit sans savoir si bien dire

Oui, bonne pomme, cerise, noix, citron, poire !

Ce qui est porté tombe et donne, tombe même sans personne pour recueillir

  

Je l‘avais je vous dis,

Autant dire : Il m’a

Et c’est tout sauf l’aliénation

 

*Dans « Sur la route », Jack Kerouac désigne ainsi le meilleur des improvisations de musiciens écoutés dans un club de jazz .

C’est l’instant de grâce, la capacité au meilleur de sa sensibilité, à sa plus belle et vraie pulsation de vie, à son déploiement musical dans le don d’elle-même, porté par une énergie de transcendance harmonieuse et intense.

« …et alors il se hausse jusqu’à son destin et c’est à ce niveau qu’il doit souffler. Tout à coup, il part au milieu du chorus, il ferre le it; tout le monde sursaute et comprend; on écoute; il le repique et s’en empare. Le temps s’arrête. Il remplit le vide de l’espace avec la substance de nos vies, avec des confessions jaillies de son ventre tendu, des pensées qui lui reviennent, et des resucées de ce qu’il a soufflé jadis. Il faut qu’il souffle à travers les clés, allant et revenant, explorant de toute âme avec tant d’infinie sensibilité la mélodie que chacun sait que ce n’est pas la mélodie qui compte mais le it en question … »

 

Extrait de brute, pas pure, 2015, éditions le Réalgar.