Le choix du poème

Innovation pour cette année 2019. Une nouvelle rubrique prend place : Le choix du poème. Nous présenterons régulièrement un poème que nous aurons choisi ou qui nous sera proposé par l’un.e des auteur.e.s que nous avons accueilli.e.s depuis le début des coïncidences.

7

elle fête les blancheurs

 

seul

le vin bouge autrement

 

serait-ce que le jardin des merveilles s’enneige

 

à l’écho les sapins culbutent

les oiseaux vol de métal

surplombent la voix

 

quand l’éternité se déplace

et le langage perméable au papier

Huguette Gaulin (1944-1972), in Lecture en Vélocipède, éditions les herbes rouges, Québec, p 51. (choisi par Georges Chich)

 

6

Mon fils,

tu es rejeté,

tu as de la peine

de ne pas savoir

qui tu es.

 

Quand tu rentres chez nous,

le kamanitushit raconte

avoir rêvé de toi

 

une âme voit

 

un fils se tue,

une fille se perd

aveugles

au clair de lune

qui les habite.

 

Joséphine Bacon, Bâtons à message, Tshissinuatshitakana, p.58, éditions Mémoire d’encrier, 2009.

Joséphine Bacon est Innue de Betsiamites. Elle a remporté en 2019 le prix de la poésie québécoise décerné par le Prix des libraires du Québec pour son œuvre Uiesh-Quelque part. (poème choisi par Chantal Ravel)

5

[…] A la faveur de cette lumière qui défaisait ses équilibres, les fulgurances fuligineuses voulurent le submerger. Elles paraissaient provenir de partout, sillons de terres, zinzole de parlers, siwawa de peuples, grands bouquets de personnes. Pour la première fois depuis qu’il l’affrontait, le magma sembla prendre le dessus. Pourtant, lumière était en lui, pillage ouvert, froidures. Des architectures inconnues se redressaient tremblantes, puis s’éparpillaient en fulminantes déroutes. Un maillage de clairs-obscurs enserra son esprit. Sensations d’étourdi. Le vieil homme qui fut esclave parvint à se mettre genoux, et-puis à se hisser tremblant, dos plaqué contre un tronc, et-puis à tituber, et-puis à essayer de reprendre sa course. Il courait sous l’urgence d’une agonie. Chaque pas déclenchait l’avalasse des éclaircies et des coulées fumagineuses. Mais il avançait. Il parvenait à avancer. Il crut que la vitesse réinstallerait l’équilibre perdu. Lumière le tisonnait à travers ses paupières devenues transparentes, il les avait perdues, et ses pupilles s’exposaient au rayonnement pas soutenable. Il courut encore, ou il essaya de le faire, en tout cas il eut, dans un balan à travers les Grands-bois, l’aveugle sensation d’avancer. Mais la terre se déroba. Un man-man-trou. Profond. Le vieil homme qui fut esclave s’y engloutit d’un coup. […] Patrick Chamoiseau, L’esclave vieil homme et le molosse, Gallimard. (choisi par Georges Chich)

4

Repas du soir dans les labours

 

Quand grand-père au soir

attisait le feu de fanes

il faisait les étoiles

qui après étaient au-dessus de nos têtes

 

Nous les reconnaissions

 

Et la lune était une petite sœur des pauvres

qui allait mendier auprès du soleil

( parfois elle recevait quelque chose,

Parfois rien)

 

Je ne savais pas encore que la lune

est le visage anticipé

de la terre

 

Je n’étais pas encore Adam

et grand-père ressemblait à dieu

 

Autrefois quand je mangeais encore à la table du ciel

 

Reiner Kunze,  Un jour sur cette terre, p.103, Cheyne, collection d’une voix l’autre, 2001, traduit de l’allemand par Mireille Gansel. (poème choisi par Chantal Ravel)

3

A découvert

 

En certains moments, regarder

le ciel est nécessaire et quel que soit

son état ne m’apporte qu’agrément.

Je sais que le ciel n’existe pas.

Mais tout est là.

Poésie non plus n’existe pas.

Mais sans elle je succombe.

Le ciel prend alors le relais. Lui,

ne disparaît pas.

Il faudrait qu’une source extérieure

dise pour moi ce qui se passe.

Sans doute rien. Ultime recours.

Que ce rien me tienne.

 

Béatrice de Jurquet, Si quelqu’un écoute, p.60,  La rumeur libre, 2017 (Choisi par Chantal Ravel)

2

CERTAINS AIMENT LA POÉSIE

 

Certains-

donc pas tout le monde.

Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.

Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,

ainsi que les poètes eux-mêmes,

on n’arrivera pas à plus de deux sur mille.

 

Aiment-

mais on aime aussi le petit salé aux lentilles,

on aime les compliments, et la couleur bleue,

on aime cette vieille écharpe,

on aime imposer ses vues,

on aime caresser le chien.

 

La poésie-

seulement qu’est-ce que ça peut bien être.

Plus d’une réponse vacillante

furent données à cette question.

Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche

Comme à une rampe salutaire.

 

Wislawa Szymborska, De la mort sans exagérer, Poésie Gallimard, traduction Piotr Kaminski, 2018. (choisi par Georges Chich)

 

1

Si j’ai écrit c’est par inquiétude

parce que j’avais souci de la vie

de la félicité des êtres

serrés dans l’ombre du soir

quand le soir s’abat soudain sur les nuques.

J’écrivais pour la pitié des ténèbres

pour toute créature qui recule

dos plaqué à la rambarde

pour l’attente marine-sans cri-infinie.

 

Ecris, me dis-je, et j’écris

pour avancer plus seule dans l’énigme

parce que mes yeux m’alarment

et le silence des pas est mien, mienne la lumière

déserte-clarté de bruyère-

sur la terre de l’avenue.

 

Ecris parce que rien n’est défendu et le mot arbre

tremble plus fragile que l’arbre, sans ramures ni oiseaux,

parce que seul le courage peut creuser

vers le haut la patience

jusqu’à ôter du poids

à la noire pesanteur du pré.

 

Antonella Anedda, Nuits de paix occidentale et autres poèmes, p.35, L’Escampette  éditions, 2008. Traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para. (choisi par Chantal Ravel).