Le choix du poème

Innovation pour cette année 2019. Une nouvelle rubrique prend place : Le choix du poème. Nous présenterons régulièrement un poème que nous aurons choisi ou qui nous sera proposé par l’un.e des auteur.e.s que nous avons accueilli.e.s depuis le début des coïncidences.

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A découvert

 

En certains moments, regarder

le ciel est nécessaire et quel que soit

son état ne m’apporte qu’agrément.

Je sais que le ciel n’existe pas.

Mais tout est là.

Poésie non plus n’existe pas.

Mais sans elle je succombe.

Le ciel prend alors le relais. Lui,

ne disparaît pas.

Il faudrait qu’une source extérieure

dise pour moi ce qui se passe.

Sans doute rien. Ultime recours.

Que ce rien me tienne.

 

Béatrice de Jurquet, Si quelqu’un écoute, p.60,  La rumeur libre, 2017 (Choisi par Chantal Ravel)

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CERTAINS AIMENT LA POÉSIE

 

Certains-

donc pas tout le monde.

Même pas la majorité de tout le monde, au contraire.

Et sans compter les écoles, où on est bien obligé,

ainsi que les poètes eux-mêmes,

on n’arrivera pas à plus de deux sur mille.

 

Aiment-

mais on aime aussi le petit salé aux lentilles,

on aime les compliments, et la couleur bleue,

on aime cette vieille écharpe,

on aime imposer ses vues,

on aime caresser le chien.

 

La poésie-

seulement qu’est-ce que ça peut bien être.

Plus d’une réponse vacillante

furent données à cette question.

Et moi-même je ne sais pas, et je ne sais pas, et je m’y accroche

Comme à une rampe salutaire.

 

Wislawa Szymborska, De la mort sans exagérer, Poésie Gallimard, traduction Piotr Kaminski, 2018. (choisi par Georges Chich)

 

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Si j’ai écrit c’est par inquiétude

parce que j’avais souci de la vie

de la félicité des êtres

serrés dans l’ombre du soir

quand le soir s’abat soudain sur les nuques.

J’écrivais pour la pitié des ténèbres

pour toute créature qui recule

dos plaqué à la rambarde

pour l’attente marine-sans cri-infinie.

 

Ecris, me dis-je, et j’écris

pour avancer plus seule dans l’énigme

parce que mes yeux m’alarment

et le silence des pas est mien, mienne la lumière

déserte-clarté de bruyère-

sur la terre de l’avenue.

 

Ecris parce que rien n’est défendu et le mot arbre

tremble plus fragile que l’arbre, sans ramures ni oiseaux,

parce que seul le courage peut creuser

vers le haut la patience

jusqu’à ôter du poids

à la noire pesanteur du pré.

 

Antonella Anedda, Nuits de paix occidentale et autres poèmes, p.35, L’Escampette  éditions, 2008. Traduit de l’italien par Jean-Baptiste Para. (choisi par Chantal Ravel).