Béatrice de Jurquet, Si quelqu’un écoute, La rumeur libre, 2017.

Si quelqu’un écoute a reçu le prix Max Jacob de poésie.

Lentement, une voix se pose. Voix faite de ces autres voix qui manquentvoix d’en bas, voix rescapées, voix accordées ou aimées. Quelque chose d’intérieur qui s’obstine au déchiffrement du monde.

Chaque poème tient dans une  attention extrême  à cette présence de soi au monde dans l’énigme, mais toujours au plus vrai. Une intimité.

Chaque poème est aussi un risque à prendre car il faut rester sur la corde et c’est tout.

Béatrice de Jurquet s’y tient entre fragilité et exigence. Sa poésie est cette ligne de vie, ce lieu où  l’expérience a lieu. Rien de superflu, les mots collent au plus près de cette expérience.

Et surtout pas de phrases, rien de déjà là.

Rien de déjà là pour s’approcher du cassé ancien, ce qui affleure des blessures, de l’enfance, des Pyrénées avec la grand-mère et Maurice Ravel, si proche en intense émotion et néant pour la sentimentalité.

Rien de déjà là non plus pour évoquer le quotidien, jours de dure ascension jours de rien, du chat dans la maison, de l’aube, du fleuve, des amis au restaurant. Il s’agit de saisir l’instant dans sa simplicité. Instant à peine retenu, vite échappé même si on veut du solide et pas d’altitude.

Pourtant la lumière filtre toujours quelque part quand les mots viennent à la saisir. Joie et espérance restent chevillées au corps, dans la poursuite de soi comme de cet autre poème à écrire :

Joie atavique à souffler doucement

sur le papillon,

ses ailes rudimentaires en pure perfection.


Le souffle l’a porté

miracle chancelant de lumière

jaune et bleu     à vie

 

Je cours derrière moi

ne crois rien espère tout.

Chantal Ravel

Anne Brouan, Amers déserts, La Rumeur libre, 2017

Les poèmes que nous offrent Anne Brouan, dans son recueil « Amers déserts », cueillent des instants de vie et d’humanité.

 

Les poèmes comme dans un miroir déformant, dévoilent l’amour dévoyé de nos âmes et nos pensées égoïstes. Le monde des rêves vient s’affronter au monde amer de la réalité, ses poèmes déroulent les misères et les horreurs de notre siècle comme une longue litanie. Les hommes meurent sur les routes de l’espoir en tentant d’échapper à la barbarie, à la guerre.

 

Poésie vigilante, poésie mémoire : ce que nous offre Anne d’un passé encore brûlant. Les hommes dominent par la violence, et les violences ont traversé l’humanité. La poésie nous fait sentir ce que les armes de la domination font subir aux humains, en étouffant leurs cris. La dramatique fuite d’une terre pour une autre inconnue est une partie de soi que l’on laisse dans le passé comme une neige qui couvre les chants de nos histoires. Chaque homme qui fuit laisse une part de lui-même, de ses maux cloués dans les mots d’un épais silence.

 

« Même les prières engourdies pleurent l’espérance piégée dans la glace de cette mémoire ».

 

Anne Brouan nous fait voir la réalité de ce monde qui se rattache aux blessures du passé. Et celui-ci git encore sous nos pas et ce sont les fantômes qui surgissent  de l’histoire que l’on nomme : civilisation !

 

Michel Bret

Grégoire Damon, Mon Vrai boulot, Le Pédalo Ivre, 2013

Les poèmes de Grégoire Damon sont comme des flèches lancées à tout vent avec des mots, fleurets acides qui tranchent dans le vif d’une vision idéalisée du monde. Grégoire Damon nous indique la direction, il règle des comptes avec une forme de vie par une ironie qui « décoiffe ». Il prend le contre pied d’une idée pour la faire éclater. Il ne perd pas le fil des événements bien qu’il varie les attaques, avec une grâce aigre douce. La constance avec laquelle il nous la livre de page en page nous dégourdit l’esprit, sa langue décape les bonnes pensées.

ceux qui m’encerclent à présent ne sont pas /des universitaires managers préposés conseillers personnels/ fonctionnaires du ministère de l’intérieur prophète SDF émirs pétroliers annonceurs/ ce sont des Nègres en pagne                 

Ce que tu veux ce n’est pas les droits de l’homme                                                   c’est des cow-boys.       

Ces poèmes sont aussi un regard sur soi-même, parfois vengeur, dérangeant, une poésie limpide, d’une capacité évocatoire et imagée.

Michel Bret

Patrick Dubost, 13 poèmes taillés dans la pierre, la Boucherie littéraire, 2016

Une impression de pyramides incertaines, de trépieds bancals, que ces poèmes qui laissent apercevoir des creux irréguliers et instables, des entailles, des dérèglements dangereux, mais qui tiennent parce que leur base est bien plus large que leur tête. Ce sont poèmes, non pas sculptures et pourtant ils ont été taillés…

Le poète sculpte dans une masse de mots, qu’il s’est constitué, sa réserve, ses matières, et il affine en excavant, retirant ce qui pèse. Il se répète ainsi les mots en les soupesant à l’oreille, et leur donne une chance de rester si l’ensemble tient à la fois dans la hauteur et dans le temps. Car ce sculpteur tient compte du temps, il l’égrène, le distille, et le compte comme un apothicaire ses gouttes.

Il ne s’affirme pas, il reste discret derrière le ciseau et la masse, il dit « on », « on ne dit jamais «je» on est ce que l’on dit », il tourne autour, mais ne s’y confond pas. Il est comme le boxeur avec toutes ses jambes, ses 13 jambes, à attendre le « premier jour sans lendemain ».

Georges Chich

Bernard Deglet, Dabek se précipite, Color Gang, 2012.

Beaucoup d’humour, de drôlerie, de poésie surtout, dans les situations cocasses où Dabek, notre anti-héros, se précipite, sous les auspices de René Fallet et de son Triporteur.

On est prévenu dès la définition placée en exergue : « un précipité, c’est le dépôt  qui se forme au fond d’un récipient lorsque se produit la séparation entre un corps et le liquide où il était dissous ».

Une fois l’opération chimique lancée, Dabek  se met en chemin, plonge dans les situations qui se présentent à lui et observe ce qui se passe ; il décrit ce qu’il advient de lui, ses rencontres,  ses pensées dans de petites miniatures décalées.

Ecarts temporels, plongées dans le réel qui très vite devient poreux à l’imaginaire et on se retrouve sens dessus-dessous. On se surprend à craindre comme Dabek que Bambi traverse la route dans la descente à vélo du col des Limouches, on s’assoit avec les vieux, sur le banc de l’arrêt de bus qui n’en est pas un, respirant avec Dabek les fleurs « le temps qu’il faut ».

C’est toujours « en biais », l’air de rien, que se produit ce léger glissement vers une indicible poésie :

« Il y a un instant c’était l’heure bleue. Puis une mésange. Puis les mésanges. Puis les sangliers et autres bêtes de la nuit ont chanté/se sont enfoncés dans la futaie. Puis les collines doucement dans l’aube chaude se sont levées. Puis derrière elles, là-bas, où personne n’est jamais vraiment allé- c’est-à-dire : pas lui- viendra la lumière. Profitons-en se dit Dabek, tout à l’heure on verra les détails de tout ça. Ses roues chuintent, il roule dans la nuit vers cet endroit là-bas où personne n’est jamais vraiment allé, c’est-à-dire :il y va. La route par endroits est là à coup sûr heureusement, il voit à peine ses roues, le vent posé partout ne s’est pas encore levé, il y va. » (p.69).

Belle métaphore aussi du travail d’écriture  que nous livre ici Bernard Deglet : le poème n’est-il pas ce « précipité » qui peut advenir quand, comme Dabek, on se risque « dans la nuit vers cet endroit là-bas où personne n’est jamais vraiment allé. » ?

Chantal Ravel, novembre 2017