Loïc Demey, Je, d’un accident ou d’amour, Cheyne éditeur, Collection grise, 2014.

On pense à Tardieu dans sa pièce Un mot pour un autre, on pense à Michaux et Le grand combat dans Qui je fus ou bien encore à Desnos
(Au mocassin le verbe dans son recueil Langage cuit ) pour le jeu sur les verbes. Mais c’est au poème Prendre corps de Ghérasim Luca, que Loïc Demey emprunte au plus près en prenant le parti de supprimer les verbes. Poème en prose ? Nouvelle poétique ? Loïc Demey nous narre en 16 courts chapitres la rencontre amoureuse entre Adrien et Adèle au jardin du Luxembourg. Histoire banale dans le Paris d’aujourd’hui, si elle n’était complètement subvertie par le jeu sur la langue. Et l’écriture, justement dans ce qu’elle a de bouleversé, de heurté, de confus, mime le bouleversement même qu’opère la rencontre amoureuse lorsqu’elle fait irruption dans le quotidien. « Je, Hadrien. Et Adèle en tête.
Elle m’obsession. Ses grands yeux verts dans mon regard me folie. Ivresse d’Adèle. » Les verbes sont éludés et le plus souvent remplacés par des noms, des adjectifs ou des adverbes. Drôle de conjugaison ! La surprise est encore accentuée par l’entorse faite à l’emploi des pronoms. Le procédé crée ainsi des ellipses, des collisions, des sauts de syntaxe proches de l’anacoluthe, pour le plus grand plaisir du lecteur, dont l’imagination est à l’œuvre pour combler les trous et rétablir la syntaxe syncopée (« Je me lit, je me draps et les rideaux tirés »). Le texte se présente moins comme un récit que comme un travail délibéré sur la langue et la parataxe. Nul besoin de description, nul besoin de  comparaison ni de métaphore pour faire naître les images dans l’esprit du lecteur. Mais de l’implicite, d’où naît une puissance
d’évocation. Quelques phrases brèves et le plus souvent paratactiques suffisent pour reconstituer toute une scène qui serait banale et affadie sinon. Ainsi de la scène du baiser (« Je la lèvre. Enfin ») et de la scène d’amour, complètement renouvelées. Ainsi de la scène de rupture avec l’ex : « Delphine se plus qu’assez de moi. Je me ras-le-bol, je l’insupportable. Elle m’irrespirable. » Ainsi de la journée à l’hôpital : « Ils se foule autour de moi, Les médecins s’infirmières et les internes se docteurs. » La technique de substitution du verbe n’exclut pas le jeu de mot, pas plus qu’il n’exclut l’expérimentation phonique. L’humour, voire la jubilation sont au rendez-vous à la lecture de la promenade dans Paris: « L’avant-midi on se Rivoli. Puis Adèle m’île de la Cité et Cité de la musique. Je la Belleville, je la Villette. » Ou bien dans la scène de séparation sur le quai : « Un ultime regard. Le train se rails. Elle se voie ferrée, je me sans voix. Elle se chemin de fer. Je me sans issue. On s’impasse. » Le procédé créant un véritable court circuit sur la langue, donne toute sa force poétique au texte, en même temps qu’il renouvelle totalement le topos de la rencontre amoureuse. Une écriture inventive et ludique.

Barbara Le Moëne

NB : Je, d’un accident ou d’amour est le premier ouvrage publié par Loïc Demey. Il est suivi en 2017 par D’un coeur léger. Carnet retrouvé du Dormeur du val, toujours chez Cheyne éditeur, collection Grands Fonds.

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