Michel Dunand

Michel Dunand

Michel Dunand est né le 24 juillet 1951, à Annecy, où il réside et où il a fondé une « Maison de la Poésie ». C’est un lieu de consultation, d’expositions, d’écoute (poésie, chansons, conférences, musique contemporaine…), de rencontres.

Il anime la revue « Coup de Soleil » (poésie & art), depuis 1984.

Récitant très actif. Grand voyageur et collectionneur d’art.

Parrainage de l’émission « Poésie en Pays de Savoie », sur radio Semnoz (91 numéros, à ce jour).

Il a travaillé avec des musiciens de tous bords, des compositeurs, des chœurs.

Michel Dunand a publié 17 recueils de poèmes. Une centaine de livres et travaux d’artistes ont vu le jour, ainsi qu’un CD.

Certains de ses poèmes ont été traduits dans une quinzaine de langues. Trois de ses ouvrages ont été traduits en arabe par Azouz Jemli, et publiés à Tunis.

En 2023, il a rejoint l’équipe d’animation du Festival « Voix Vives », à Sète.

Michel Dunand est également président de l’association « Ceux de Rawa-Ruska et leurs descendants » (section Savoie-Dauphiné). Rawa-Ruska fut un sinistre camp de représailles en Ukraine (Stalag 325). Son père y a été incarcéré durant la Seconde Guerre mondiale.

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BIBIOGRAPHIE

Dernières nouvelles de la nuit. Le Petit Véhicule. 1989. Encre de Jacques de Féline.

Péril en l’ocre jaune. La Bartavelle. 1993.

Un éternel présent (CD). Musique originale : Pierre Coppier, Bernard Donzel-Gargand. 2011.

Dernières nouvelles de la nuit et autres poèmes (1980-1993). Peintures : Marc Limousin. Le Petit Véhicule. 2019.

UN AVANT-GOÛT DU VENT :

1, Ailleurs, toujours, est au soleil, suivi de Roi sans arpent.Préface de Jacques Ancet. Encres : Yves Mairot. L’Harmattan. 2003.

2, Hors piste, suivi de Trois amours, aucun. Préface de Jean Joubert. Bois gravés : Jean-Bernard Butin. L’Harmattan. 2008.

3, Sacre. Jacques André Editeur. 2010.

4, Tout est dit. Editinter. 2010.

5, Mourir d’aller. Jacques André Editeur. 2012.

6, Tunis ou Tunis. Version bilingue : arabe et français. Berg éditions, Tunis. 2012.

7, J’ai jardiné les plus beaux volcans. Po&psy Erès. 2014.

8, Les toits du cœur. Jacques André Editeur. Postface de Didier Pobel. 2015.

9, Miels. Editions Henry. 2016.

10, Au fil du labyrinthe ensoleillé. Jacques André Editeur. 2018.

11, Mes orients. Jacques André Editeur. Postface de Jean-Paul Gavard-Perret. 2020.

12, Rawa-Ruska, le Camp de la soif. Voix d’encre. 2021.

13, Rien de plus. Ed. Livres du monde. 2022.

14, Un pont, des fleuves. Jacques André éditeur. 2023. Postface de Jacques André.

Textes de Michel Dunand

Tant d’oiseaux.

Sans parler de l’air

qui pèse moins lourd

que le poids

de son nom.

Sans parler de l’or,

lorsque l’air

est en fleur.

Et la propre vie

qui toujours,

par malheur,

te ressemble.

***

La poésie qui venait de la pluie,

la petite, crottée,

trouée,

nue,

la sans collier,

elle la mouche avec la mousse

de ses mains,

elle la marche

et vous la valse entre deux vagues.

Tourne,

retourne,

la cuiller de sa langue.

Elle endort.

In : « Dernières nouvelles de la nuit et autres poèmes ». Le Petit Véhicule. 2019.

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                       Un mage étrange,

en vérité !

L’étoile était

couleur charbon.

Roi sans arpent,

il cheminait,

les paumes vides,

en plein désert.

Les yeux fixés

sur le papier,

les animaux

se lamentaient.

Dieu seul savait

si le poème

verrait le jour.

***

A marcher tout le jour

sur les flots, vendangeant

chaque averse ou calmant

le mistral, on oublie

qui l’on est.

                    On oublie

que le sol est de l’eau,

le nageur harassé

que l’on fut. On prendrait

les noyés pour des bars.

In :« Ailleurs, toujours, est au soleil ». L’Harmattan, 2003.

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Un masque est un pays comme un autre. On peut le visiter. J’ai voyagé pendant plusieurs jours dans un grand peigne assez bizarre avec des dents rouges. Il représentait, dans sa partie supérieure, un couple impassible en bois noir, assis sur un petit trône. Un jeune enfant, couché sur les genoux de la femme et de son mari, tétait un sein lourd de légende.

Masque ashanti (Ghana). Village artisanal, Abidjan

.

***

Tchad.

Cameroun.

Nigéria.

Niger.

On ne sait pas qui est qui. Poissons. Poissons humains multicolores. Ils se sont tous retrouvés là, le temps d’un grand marché, dans un filet commun.

Le spectacle est total, idyllique.

Abolition des frontières…

On achète.

On vend.

Poignées de main.

Saluts.

On parle.

On parle.

Rendez-vous sur le lac Tchad. Koffia. 26/12/06.

In : « Hors Piste ». L’Harmattan, 2008.

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Tu crois

que le tronc

te tient.

Mais non,

le porteur,

le pilier,

c’est l’oiseau,

là-haut,

tout là_haut,

dans le ciel.

C’est son chant.

C’est la branche,

avec le vert,

l’or.

Que de bleu !

La main

de Dieu,

sans doute.

***

Viens ce soir

Viens beauté

Le plaisir

nous attend

sous la boue

de l’étang

Ce poisson

redoutable

est un gros

carnivore

On l’attrape

à la main

sans un mot

sans un bruit

Viens ce soir

Viens beauté

***

Avoir faim pour avoir faim.

Avoir soif pour avoir soif.

Il y a un désert dans le mot désir.

J’ai décidé de l’explorer.

J’ai décidé de l’habiter.

***

Je viens du cœur.

J’ai bien connu l’amour, autrefois. Je n’en sortais jamais, je ne sortais jamais de ce pays, et d’ailleurs, ce pays n’avait pas de frontières. Il ne les tolérait pas.

Un océan sans horizons, voilà ce dont je parle, et d’où je viens.

J’aimais un corps. Un corps, avant tout. Un corps, rien que cela. Mais tellement, tellement plus que cela.

J’ai bien connu le soleil. Je le revois souvent. Le cœur est partout.

Immense et partout.

In : « Sacre ». Jacques André Editeur. 2010.

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Ne pas penser.

Quel don !

Je veux aimer.

Rien d’autre.

Brûler.

Rien d’autre.

Je suis entré en religion, très tôt, bien avant de voir le jour.

La nuit brillait comme un soleil.

On naît poète. Il faut s’y faire.

***

J’ai changé de peau.

J’ai changé de bras.

Pluie du matin,

sensuelle,

inespérée,

je te reçois comme un baiser. La nuit joue les prolongations.

Je suis vivant.

Nuit d’amour,

tu règneras.

In : « Tout est dit ». Editinter, 2010.

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Pour Azouz Jemli

Le feu couve.

Un combat mystérieux s’engage.

Un tank fait les cent pas,

face à la mer.

Sans un battement de cœur.

Sans un mouvement de cil.

L’œil étincelle.

On se regroupe.

On murmure.

On parle

à mots couverts.

Sois rassuré, poète.

On ne confisquera

jamais le langage.

Il poursuivra sa route.

Il soulèvera

le béton.

                        Le plomb.

Tunis. Couvre-feu. 12/01/11 Révolution du jasmin.

***

Le mot désert

Est un mirage

A lui tout seul.

Douz

In : « Tunis ou Tunis ». Berg Edition, Tunis. 2012.

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Vieux roi

Donnez-moi trois clous,

trois bons clous

pour m’asseoir.

Je suis fatigué.

Je suis épuisé

de chanter,

de crier,

de danser du soir au matin.

J’ai soif,

Mais autrement.

Ne plus tourner

comme un malade

autour de soi.

***

Je suis un collectionneur.

Un fou du temps.

Il n’y a que les instants, les beaux instants qui m’intéressent. Ils me fascinent.

Ils sont si précieux,

si rares.

On y voit le monde.

On y voit le ciel.

In : « Mourir d’aller ». Jacques André Editeur, 2012.

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Maison des Frank, étroite, haute,

Intemporelle.

Assez valise, en fait.

On l’emporte avec soi, la famille au grand complet, pour ne pas partir.

Ne rien oublier.

Ne rien perdre.

Amsterdam, Maison des Frank.

*

Des étoiles,

on voit la maison.

***

Un pot, trop petit pour la soif.

On reconnaît bien là Van Gogh.

Mur nu, d’un ocre un peu sale, un peu gras.

Vivacité des fleurs, des feuilles.

On voit des iris, la tête en bas.

Le beau va jusqu’à lécher la table.

Oui, c’est lui.

C’est Vincent.

« Iris sur fond jaune ». Saint Rémy, 1890. In : « Miels ». Editions Henry, 2016.

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Le bouquet s’élève.

Il se dilate.

Il jure avec la misère, avec la tristesse, avec la mort.

Il chante.

Il brûle.

Il voit.

Il prie.

Tous les bouquets sont des autoportraits.

Séraphine embaume. On écoute un chant d’amour, lorsqu’on voit sa peinture.

Un nom la résume.

Un seul nom.

Le sien. 

Séraphine Louis. Senlis.     

***

Des éléphants,

Des lions,

des rhinocéros,

des dragons…

Je reçois peu, dit l’aiguille. Il est vrai que le porche est si petit.

Conversion de Paul. Damas. In : « J’ai jardiné les plus beaux volcans ». Po&psy Erès, 2014.

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Ecarts

Je revois souvent ma copie de voyageur.

La poésie consiste à sortir des rails, des chemins, des sentiers, des tracés ; pas à les suivre aveuglément, jusqu’au bout du monde, ou non. Je cherche à me ressembler. Je cultive aussi le caillou, le ravin.

***

Bon début de journée.

Je pose enfin mon sac.

Je me pose enfin.

Le soleil peut se lever.

Bonheur et leçon.

Je n’attendais plus,

lassé de marcher,

de vouloir.

Or, ce matin, les mots sont là, sur le seuil de ma demeure, à l’orée du potager vert de joie.

Notre errance amoureuse

a pris fin.

In : « Au fil du labyrinthe ensoleillé ». Jacques André Editeur, 2018.

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Coup de fil

Nouveau rappel à l’ordre.

Au bout du fil, un vent

de sable et des troupeaux.

***

Le désert

est parfois

mon prochain

nous parlons

le silence

un langage

intérieur

un dialecte

inouï

Le désert

m’a donné

sa tendresse

une oreille

infinie

quel soleil

en secret

nous unit

pour la vie

In : « Mes orients ». Jacques André Editeur, 2020.

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Apprentissages

Être un oiseau se mérite.

Il faut beaucoup de courage.

Il faut beaucoup de patience.

On n’y parvient que lentement.

*

J’ai du mal à l’épingler.

Mon poème a tendance à s’envoler dès la naissance.

***

Allumer l’instant.

Ses yeux.

Ses grands yeux.

Ses beaux yeux,

si chers.

Rêver,

c’est l’heure.

*

Mon œuvre est un collier.

Mais on peut la porter

comme un bracelet.

Comme un cœur.

Comme on veut.

In : « Rawa-Ruska, le Camp de la soif ». Voix d’encre, 2021.

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Raymond-la-liberté

Mon père aura très peu lu, durant sa longue existence. Un bouquin, toutefois, n’aura pas quitté le chevet de son lit, durant plus de vingt ans. « Le caporal épinglé », de Jaques Perret, 1947. En format poche. Il l’a lu, puis relu, miette après miette.

On voit sur la couverture usée de cet ouvrage un soldat s’enfuir comme un lapin. C’est un prisonnier de guerre. On voit des barbelés, les cisailles. Une ouverture a été crée dans le grillage. On voit la liberté. « Le caporal épinglé », ce n’est pas seulement Jacques Perret, c’est Raymond, mon père. Le roman raconte aussi, plus ou moins, son histoire. Un grand pan de sa vie, plutôt. La captivité, dans les années 40. Les stalags, le sinistre camp de Rawa-Ruska, un camp de représailles, en Ukraine, et ses kommandos. Les évasions (5), le retour définitif enfin, après pas mal de déplacements.

Lire, ou le plaisir infini de s’identifier à. Pour ma part, j’ai dévoré des monceaux, des montagnes de romans.

In : « Rien de plus ». Editions Livres du Monde, 2022.

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L’Ukraine au corps

Il visait aussi mon jardin,

ce tir d’artillerie,

n’explosant

qu’en apparence

à tant et tant de kilomètres.

Il visait aussi ma fenêtre.

Il visait aussi mon cœur.

*

J’arbore un rouge inconnu,

du jaune et du bleu.

J’arbore une Ukraine

                               en sang

L’embrasement. 24/02/22.

                            ***

C’est un rêve. Il me poursuit, jour et nuit.

Je vois Marioupol en habits pimpants. Je vois la ville en jaune, en rouge, en vert, en bleu. Les couleurs de Sonia Delaunay, l’enfant du pays. Tons purs, joyeux. La paix règne et la liberté triomphe à nouveau.

La guerre a déclaré forfait.

Fatiguée.

*

Quels résistants,

ces arbres…

In : « Un pont, des fleuves ». Jacques André Editeur, 2022.

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Un coup de pied

dans une étoile

et tout s’effondre.

Et l’avenir ?

a-t-il encore

un avenir ?

Deux alexandrins,

sagement pliés

dans un vieux buffet.

***

Pavie. Je vais

de Rome en Rome.

en nuageant.

***

Sucre ou sable, ou sel ?

Qu’ajouter au monde ?

Un grain, mais lequel ?

Inédits

Marie-Paule Richard

Marie-Paule Richard

Sous diverses signatures Marie Paule Richard publie dès 1986 récits de voyage, nouvelles, études, un roman, Hôtel de la Plage et surtout un grand nombre de poèmes. Sa sensibilité, son écriture minimaliste et résolument personnelle a trouvé écho auprès d’artistes dont elle a fréquemment accompagné les œuvres, Mon Vercors avec Marie-France Chevalier, Atteindre le ciel, Gravissement  ou Dali, pierres de rêve avec René Schlosser, Riflesso et Jean-Paul Meiser, Clair obscur avec eOle, Des mots simples pour dire le désert dans Zagora avec Pierrette Burtin-Serraille ou la ville étrangère dans Voyage à Tübingen avec Monique Perret.

L’écriture de Marie Paule Richard s’offre comme un chemin vers l’infini, un parcours toujours renouvelé. C’est en effet en marchant que le poète traverse le temps… C’est en respirant amplement qu’il revisite les images du quotidien…

En traduisant Wortwege, Les mots-chemins, et dem Morgen entgegen, à la rencontre du matin, l’auteur retrouve chez le poète allemand, Kay Borowsky, une même conception de la poésie, une poésie qui s’interroge constamment sur elle-même, toujours en quête de l’espace et du temps.

Plus récemment D’infinis paysages et Fleur d’orage publiés aux Editions Jacques Brémond touchent leurs lecteurs par leur langue directe, authentique et dépouillée. Une poésie du quotidien se tisse entre ombre et lumière. Les noces de la joie des captures d’instants essentiels avec la sourde nostalgie de bonheurs parfois conjugués à l’imparfait.

Marie Paule Richard a participé plusieurs fois au Printemps des poètes que ce soit en France ou en Allemagne avec des ateliers scolaires, des lectures ou des récitals, ces derniers accompagnés d’une chanteuse et d’un guitariste.

des poèmes :    

Le Voyage à Tübingen, poèmes, encres de M. Perret, G. Nocturne, 1998

Zagora, poème, gravure de P. Burtin-Serraille, éd. La Saulaie, 199

Mon Vercors, poèmes, dessins et lavis de Marie-France Chevalier, J-P. Huguet éditeur, 2002.

Riflesso ou le regard du peintre, haïkus, photos de Jean-Paul Meiser, J-P. Huguet éditeur, 2007.

D’infinis paysages, poèmes aux éditions Jacques Brémond, 2014

Fleur d’orage, poèmes aux éditions Jacques Brémond, 2018

des traductions de poètes allemands :

Orangenschalen, trad. de poèmes de Monika Demange, éd. Gaspard Nocturne, 1999.

WortWege, mots-chemins, trad. de poèmes de Kay Borowsky, couverture de René Schlosser, coll. bilingue, éd. Gaspard Nocturne, 2000.

Dem Morgen entgegen, à la rencontre du matin, trad. de poèmes de Kay Borowsky, deux triptyques de René Schlosser, coll. bilingue, édition l’Atelier du Hanneton, 2010.

des livres d’artistes :

Atteindre le ciel, poèmes accompagnés de lavis en 2000,

Land an Land, trad. du poème d’Oya Erdogan, lavis de R Schlosser en 2003,

Gravissement, poème en 2004 avec le peintre René Schlosser.

Clair obscur, poème avec des photos d’Eole dans la collection &, en 2009.

deux romans :

Hôtel de la Plage, coll. Bleu Fouillis, éd. Gaspard Nocturne, 1999

T’es toi, Jean Pierre Huguet éditeur, 2025

des nouvelles :

Au-delà des mots, dessins de Sophean Phuoeng, Jeunes France-Asie, 1990

Fugitives, scènes de la vie lyonnaise, ill. Cl. Plongeur, éd. Cl. Bussy, 1992     

Suite pour piano, gouache d’André Gey, coll. Carnets des Sept Collines,J-P Huguet éditeur, 2005.

des récits de voyage :            

Regard sur l’Inde du Sud,  journal de voyage au Tamil Nadu, 1986

Safari au Rwanda, journal de voyage, Semavenir 2008.

des essais :     

Lecture créative,la lecture à la découverte de soi et des autres, préface    Joseph Zobel, éditions du CRDP Académie de Grenoble, 2006

Mohamed Kadded, l’homme de verre  essai éd. La passe du vent 2012

des collectifs :

Parcours insolites, à travers les rues de Romans, nouvelles de l’atelier nomade, éd. Palette des arts, 2009

Le commissaire et l’affaire Jourdan à la manière de… nouvelle coécrite avec Marianne Ferrero et Jean Magalhaes, éd. Palette des arts, 2011.

Poèmes de Marie-Paule Richard :

le feu de ton regard

troue le silence

et sur l’impatience de la peau

joue la morsure de la lumière

en moi ruisselle d’abondance

mon plaisir au tien lié

la caresse

est notre langue

un chant

la houle qui nous aimante

*

ton absence m’a réveillée

cette nuit

ont surgi

les délices de nos rires fous

de nos chemins complices

des toits de cathédrales

aux portes des océans

cette part d’enfance oubliée

que tu ressuscites en moi

*

toi et puis rien

une brise

un vol d’oiseau

en mois tous les désirs

toute l’intranquillité du monde

sous le ciel qui se tait

je marche

dans la lumière qui bruit

de ta présence

te voir te toucher

supplie mon âme en peine

mais la beauté du paysage

demeure impavide

et dans la solitude

qui nous unit

j’avance

jour après nuit

*

au sortir de ma nuit

la fraîcheur de ton regard

tourné vers le volet

qui bâille

me découvre

ton sourire

sans ombre ni pensée

nu

d’éternel enfant

émerveillé

dans le jardin des origines

notre premier matin

Poèmes extraits D’infinis paysages, éditions Jacques Brémond, 2014.

un poème d’été

hébété de chaleur

s’endort sur mon oreille

ses couleurs

me brûlent

avivent mon sang noir

éveillent mon désir

de créer

un poème d’eau

pour me rafraîchir

derrière mes paupières closes

les mots se rassemblent

d’or d’argent de vermeil

coulent sur la page

il pleut doucement

mon poème

pour toi

qui résiste au ciel

chauffé à blanc

*

les nuages ne sont plus

tout est figé

bleui de froid

ni cumulus

ni cirrus stratus nimbus

rien

mes yeux voudraient transpercer

l’épaisse couche au-dessus

de nos têtes

je rêve d’un tout petit nuage

comme celui qui gonflait ses joues

hier au couchant

demain peut être

si le soleil se lève sur

ma ville

*

à bout de bonheur

je n’ai vu de la mer que les baisers

sur l’aile du vent flottait

l’odeur des pierres chaudes et sèches

j’allais à la rencontre

de cette joie étrange

que reflétait

le balancement du ciel

devant la grandeur du paysage

sous la brûlure du soleil

nous étions heureux

de ce bonheur indicible

de volupté et de mort

étroitement liées

*

dessinés par la lumière

fondus la nuit

les objets se détachent

au petit matin

chacun sa place

ses formes ses couleurs

adoucies par le bleu

de l’ombre

présence silencieuse

dialogue sans voix

entre eux point de vide

un lien se tisse en secret

une porte claque

le vent s’engouffre

subitement bavard

le rideau

dévoile à la fenêtre

les dessous des choses

*

cris fracas

rumeurs tapage

tumultueuse

la ville enfle

s’étire

envahit l’espace

de son brouhaha

trop de bruits anesthésie

le silence réveille

présence dense

de chaque chose

vibration ténue pleine

des notes de l’oiseau

du frémissement des feuilles

du craquement des arbres

jusqu’au fourmillement des insectes

cathédrale de verdure ou serre

menaçante

l’eau se révèle volubile

le vent chahute

et l’homme

interdit

se tait

*

dans un sens

dans l’autre

on va son chemin bonhomme

rien ne presse

aujourd’hui dimanche

juché sur des épaules

un enfant émerge de la foule

au milieu de l’allée

une femme de Lautrec

brune au carré

chapeau et bottes rouges

veste noire fourrée

regard absent

ignore les pommes de Cézanne

entre les salades et les kiwis

un clown a surgi

on s’attroupe

on sourit

c’est jour de marché

et puis on s’attable

au café de la place

prêt à refaire le monde

le match la vie

*

des bruits courent dans les hautes herbes

les marguerites ont tourné la tête

d’un cercle de lumière pointe un toit

mon regard retient la douceur d’un parme

une tache carminée

sur la colline face aux ombres mouvantes

désormais silencieuses

le soleil vernit les feuilles encore humides

au loin un chemin bleu s’enfuit

et devant la porte

la délicate carnation des pivoines

me trouble et m’invite

odeurs intimes mouillées

du jardin

la montagne déploie sa gamme de verts

ses profondeurs de grottes

protectrice

rassurante

loin des combats des peurs

je m’installe au fond de moi

à l’écoute de ce qui naît

Poèmes extraits de Fleur d’orage, Éditions Jacques Brémont, 2018.

Virginie Delahaie

Virginie Delahaie est une nouvelliste et poétesse française née le 7 juillet 1980 à Orléans dans une famille qui cultive le goût des livres et la maîtrise de la langue française.

Virginie Delahaie

Mais c’est la passion de son père pour la chanson (en particulier pour les textes de Bernard Lavilliers) qui la conduira vers l’écriture.

Plus tard, la découverte des œuvres de Louis-Ferdinand Céline, Hans Fallada, Albert Camus et Marguerite Duras viendra définitivement consolider son envie d’écrire.

C’est dans une librairie qu’elle découvre par hasard un recueil de Marina Tsvetaïva, elle en restera fortement troublée. Après cette rencontre, la poésie viendra naturellement combler un manque, réveillera en elle une sensibilité profonde, une veine crépusculaire. Désormais éprise de poésie, elle lira Baudelaire, Anna Akhmatova, Alejandra Pizarnik, Charles Juliet…

En 2018 la perte de sa mère est pour elle un drame fulgurant, Proses à l’absente recueil de poèmes accompagné d’encres d’un ami proche sera un travail poétique important sur ce deuil.

Proses à l’absente est son premier recueil publié aux Editions du Serpent en 2023.

Parallèlement à ce travail poétique, elle publie dans différentes revues des nouvelles : Au plus sombre de la nuit – Revoir Prypiat – Les âmes grises .

Textes :

Dernier matin.

Nous marchons vers ton sépulcre.

Le gris et le froid ont disparu,

vaincus par les rayons brûlants de ce soleil

qui, se vengeant des ténèbres, inonde ton corps

face à cette imparable absurdité.

*

Nous avançons dans le temps

nous, les mendiants de ta présence,

résistants silencieux,

nous faisons reculer l’heure sombre ;

l’appel de la terre nue.

Les renoncements resteront au seuil.

Le sang circule ardemment en notre corps

et le soleil d’automne réchauffe nos os.

Lionel Bourg

Auteur de nombreux récits, d’essais rêveurs et de poèmes, de carnets et de journaux qui ne dissimulent ni ses enthousiasmes ni ses détestations, Lionel Bourg est né le 27 juin 1949 à Saint-Chamond. Il y vécut une enfance ombrageuse, puis une adolescence rétive à toute autorité, la mort de son frère aîné l’ayant longtemps plongé au sein d’une espèce d’hébétude dont seule, peut-être, l’écriture pouvait réellement témoigner.

Enseignant, il exerce deux années durant au Maroc, au titre de la Coopération (2002-2003).

Lionel Bourg

De retour en France, il s’associe aux travaux théoriques de groupes issus de l’anarcho-marxisme autour des revues « Négation » et « Crise communiste ». C’est pour lui le temps d’intenses lectures historiques et philosophiques conduites parallèlement à celles de Proust et d’André Breton, de Julien Gracq et de Rainer Maria Rilke, de Gustave Roud, de Georges Henein comme de Hölderlin, de Roger Caillois, d’Yves Bonnefoy et de nombreux auteurs du dix-neuvième siècle dont il admire la bravoure stylistique, l’œuvre de Walter Benjamin cimentant l’ensemble de ses préoccupations.

Père d’une petite Cécile, née en 1970, il vit de manière plus ou moins chaotique avant de rencontrer Marie, sa compagne depuis, en 1981, se consacrant pleinement à ses travaux d’écrivain grâce à diverses dotations du Centre National du Livre et des organismes culturels qui le sollicitèrent.

Il eut ainsi l’opportunité de séjourner en Lozère comme en Bretagne, à Lille, en Aquitaine ou à Bucarest, où il rédigea différents textes. Invité par le Centre Culturel Blaise Cendrars, il résida quelques semaines à Douala (Cameroun) durant les années 2004 et 2005, intervenant à de nombreuses reprises dans des lycées, au Centre Culturel et à l’Université.

A l’initiative de la Région Rhône-Alpes et de la ville de Genève, il suivit tout au long de l’année 2012 les traces de Jean-Jacques Rousseau à l’occasion du tricentenaire de la naissance du promeneur solitaire, composant divers ouvrages consacrés au signataire des Confessions et du Contrat social.

Lionel Bourg a, entre autres, reçu en 1989 le prix Eugène Le Roy pour L’oubli et la mémoire des lieux (Didier-Richard), le prix Rhône-Alpes du Livre en 2004/2005 pour Montagne noire (Le temps qu’il fait), le prix Loin du marketing 2009 pour l’ensemble de son œuvre et, en 2019, le prix Lucien Neuwirth pour C’est là que j’ai vécu (Quidam).

Des traductions de ses écrits ont été publiées par des revues allemandes, italiennes, anglaises, espagnoles et roumaines.

Il dirige la collection L’Orpiment aux éditions Le Réalgar et n’a pas renoncé aux collectes de fossiles ou de silex taillés auxquelles il s’adonne depuis toujours.

Bibliographie

Forte d’une soixantaine de titres, dont certains sont aujourd’hui épuisés, la bibliographie de Lionel Bourg se répartit chez différents éditeurs. On retiendra, parmi l’ensemble de ses publications :

Les chiens errants de Bucarest (Fata Morgana)

Jardin de poupées (Fata Morgana)

L’ombre lente du temps (Fata Morgana)

Où se perdent nos pas (Fata Morgana)

L’obscurité (Fata Morgana)

C’est là que j’ai vécu (Quidam éditions, Prix Lucien Neuwirth)

L’Engendrement (Quidam éditions)

L’Horizon partagé (Quidam éditions)

J’y suis, j’y suis toujours (Fario)

Ce que disent tout bas de si belles images (in Dolorès Marat, Mezzo Voce, photographies, Fario)

L’œuvre de chair, Paul Rebeyrolle (L’Urdla, réédition chez Fario)

Un nord en moi (Le Réalgar)

Demain sera toujours trop tard (Le Réalgar)

Un oiseleur (Le Réalgar)

Et des chansons pour les sirènes (Le Réalgar)

Victor Hugo, bien sûr (Le Réalgar)

Itinéraires de délestage (Le Réalgar)

Le vert paradis des dieux trop humains (Médiapop)

Le Chemin des écluses (Folle avoine)

Montagne noire (Le Temps qu’il fait, prix Rhône-Alpes du Livre)

La croisée des errances, Jean-Jacques Rousseau entre fleuve et montagnes (La Fosse aux ours)

A hauteur d’homme (La Passe du vent)

L’irréductible (La Passe du vent)

Tombeau de Joseph Ferdinand Cheval, facteur à Hauterives (Cadex, réédition La Passe du vent)

Prière d’insérer suivi de Cote d’alerte (Cadex, réédition La Passe du vent)

L’immensité restreinte où je vais piétinant (Parole d’aube, réédition La Passe du vent)

Ou bien fils de si peu, in Un prolétariat rêvé, photographies de Jean-Claude Seine (La Passe du vent)

Mortes pierres (Le Laquet)

Prose pour une égarée (Tarabuste)

Dans la présente abjection des mondes (Cadex)

Les Montagnes du soir (Cadex)

L’étoffe des corps (Cadex)

Friches (Cadex)

Fragments d’une ville fantôme (Cadex)

Où patiente la lumière (Cadex

Dans le vent du chemin (Cadex)

L’ombre nue (Cadex)

L’étroite blessure du silence (Brémond)

Une certaine latitude (Brémond)

Journal d’Anduze (Brémond)

Textes :

Le monde est noir.

Gris. Verdâtre.

D’une brutale clarté parfois lorsque le jour se lève ou que la pluie cesse après avoir lavé le ciel.

Couleur d’ardoise comme de plomb, de sang, d’hématomes et d’égratignures à peine visibles aux genoux de l’enfance.

On l’arpente en suivant des chemins caillouteux, des campagnes scarifiées de mares étroites, des rues ou des boulevards le long desquels, 24 heures sur 24, bavent les vitrines de boutiques agressives et les néons des supermarchés.

L’on devine des arbres.

Du lierre, du chèvrefeuille.

Des taillis en bordure d’étangs. Des haies, des bosquets de bouleaux si tristes, si mélancoliques au petit matin que des larmes viennent aux yeux sans que l’on comprenne pourquoi l’on pleure, stupide, effaré comme un môme qui regarderait s’estomper d’impalpables caillots de lumière par l’immensité.

Je ne sais pas si les nuages, leur candeur soudaine ou le limon qu’ils déposent à l’horizon, les failles et les gerçures, les balafres qui se reflètent à la surface du bitume lorsque les employés de la voirie nettoient trottoirs et chaussées, les fleuves veinés d’opale et les pavés, les briques des maisons alignées à proximité des usines où tant des miens durent travailler, non, je ne sais pas si toutes ces traces, et ces empreintes, ces témoins d’une vie plus ou moins nauséabonde suffisent à transformer le peu que l’on fut en satiété, un mot d’affection, un fétu de paille dans les cheveux et le verre de vin que l’on boit au comptoir d’un troquet n’égayant à cet égard que des calicots d’allégresse cousus à même l’étoffe d’une mémoire aussitôt falsifiée.

Toujours est-il que, lassitude, manque d’entrain ou déficience, j’ignore quel écœurement m’oppresse, me hasarderais-je, le souffle bas, haletant entre les étages d’immeubles cauchemardesques, à renouveler malgré mes airs de chien battu, canne à portée de main — de verbe, de syntaxe —,  le bail de ma futile destinée.

On me rétorquera qu’outre un zeste d’hypocrisie, il y a là beaucoup de prétention.

Peut-être mais, toute honte bue, je ne vais pas me mettre à feindre l’humilité, claudiquant, tendant la patte ou psalmodiant un :

À vot’ bon cœur m’sieurs-dames !

de politesse afin de solliciter au passage l’indulgente pitié de lecteurs se demandant si le doute doit bénéficier à l’accusé.

C’est que, mal engagée, l’affaire tourna rapidement à l’aigre.

Souffre-douleur d’un maître d’école venimeux, lequel s’ingéniait à me houspiller, je me souviens de la terreur qu’il m’inspirait et de sa haine, le mot n’est pas trop fort, irrité qu’il était parce que je ne baissais pas la tête à l’écoute de ses remontrances. J’avais neuf ans. Pareille attitude, « insupportable » confiait-il à ma mère, justifiait selon lui l’avalanche des punitions qu’il déversait sur mes épaules. Massif, les sourcils broussailleux, un sourire avare, volontiers méprisant, se figeant en rictus qui ne dissimulait pas sa perversité, le corps emprisonné dans un costume bleu marine quand ses collègues revêtaient encore la traditionnelle blouse grise, des lunettes à verres épais dont la monture lui mordait le nez, ce pédagogue, digne de la vindicte hugolienne[1], digérait mal une sanction de l’Inspection académique dont on parlait sous le manteau — faute professionnelle ? abus de pouvoir dans l’exercice de son sacerdoce laïque ? les bruits couraient, les commérages —, compensant son humiliation par un sadisme que personne n’osait dénoncer. Hussard amer, imbu des vertus républicaines dont il se prévalait, le directeur du groupe scolaire Jean Macé ne mesura jamais à quel point son exaspération de médiocre Bouvard, de grincheux Pécuchet ou de monsieur Homais rancunier, contribuait à métamorphoser le môme timoré qui recevait des coups de règle sur les doigts en morveux pétri d’insolence. La révolte engendre la solitude. Loin de me rapprocher de mes condisciples, je dus accepter la distance que ma hargne déterminait vis-à-vis d’élèves prompts à dénigrer leurs camarades, la servilité commune, plus particulièrement l’assez veule reptation des collectionneurs de « bons points » et d’appréciations élogieuses, m’indisposant jusqu’à m’entraîner aux égarements de qui préfère entre tous les chemins de traverse.


[1] « Cuistres, dogues, philistins, magisters, eunuques, tourmenteurs, crétins ! », les apostrophes de À propos d’Horace fusent dès que j’y pense.

Un pied près de mon cœur, extrait (ouvrage à paraître aux éditions Fata Morgana)

Une morale d’agent du Trésor voudrait que l’on payât tôt ou tard ses excès comme les manquements à ses propres principes, la sentence, physique ou intellectuelle, graduant ses tarifs sur une échelle de l’expiation inspirée des enseignements de l’Église. Vieilli, l’on s’arrange ainsi avec ses regrets, ses remords, son arthrose et les douleurs qui font les folles dans des organes fatigués, rêverait-on de promenades sur les berges des fleuves les plus aimés, le Rhône, la Saône, la Loire ou l’un de ses affluents en aval d’Orléans, la Meuse, le Gard, l’Aa enfin, qui coule dans un stupéfiant poème de Jehan Mayoux. Des fleuves ou d’humbles cours d’eau qu’entravent des fougères et des pierres longuement polies dont le mica, le quartz ou les ocelles de feldspath scintillent dès qu’un rayon de soleil se fraie chemin par les halliers, rivières banales, cortèges de chiendent, de graminées et de noms qui s’entrechoquent avant de s’envaser dans nos mémoires, la Cance, le Gier, la Durèze, le Lignon ou la Gampille, le Janon, le Dorlay, le Furan, les clématites à leurs rives, que je cueillais non sans vénération depuis que maman m’avait appris à reconnaître en leurs fleurs celles de l’ « Herbe aux gueux ».

Enfant, que savais-je de plus ?

Je me déchaussais pour marcher dans l’eau froide, les pieds, les chevilles rougis, claudiquant sur la caillasse glissante ou le gravier bourbeux des ruisseaux. J’y logeais des moulins de bois, les regardant tourner et tourner inlassablement tout en marmonnant, niais, désemparé, plus benêt qu’une bête à l’attache.

C’était ça, le bonheur.

Le reflux des larmes. La souffrance ajournée, repoussée à l’heure du coucher, des insomnies comme de cette terreur qui me labourait le ventre.

Il faudra des années pour se noyer dans les vers que Rimbaud semblait avoir écrit pour les gosses de mon acabit :

Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers

Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,

Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue

Sous des habits puant la foire et tout vieillots,

Conversaient avec la douceur des idiots !

sauf que je me taisais et que, du regard, ma mère me foudroyait avant de s’écrouler au cœur de sa folie.

Plus d’un demi-siècle après ma première lecture des Poètes de sept ans, mon émotion se pare d’un spleen qu’aucun bonheur fugace n’embrase ni n’allège, la plupart des amis avec qui je pourrais partager le sentiment qui m’avait étreint en mon adolescence n’étant plus de ce monde. Je vis, ma compagne et moi vivons en marge ou à l’écart des routes les plus fréquentées. Seuls à pleurer désormais quand nous chuchotons le poème, un sombre suaire de mots  enveloppant  nos épaules.

Quelques pas de côté, extrait (inédit).

Nul n’échappe à ses songes.

Furtifs ou obsédants, ils rôdent, végètent, divaguent au gré des sommeils de plomb comme des insomnies, se rebiffent quelquefois et, contre toute attente, toute circonspection si l’on en croit bien des témoignages, s’entêtent insidieusement en dépit de l’âge qui, non sans peine, s’efforce de les dissimuler sous un masque rébarbatif, une calvitie précoce ou, le sport, l’hygiène de vie, la diététique ne peuvent y remédier, un début d’embonpoint pas toujours débonnaire.

J’avoue sur ce plan me plier à la règle. Sourire aux lèvres, j’affecte la désinvolture de qui néglige les arts divinatoires au profit de stupides horoscopes, cultive une discrète indifférence en matière de pratique mutine, et si, gamin, j’ai souvent rêvé de forêts noyées sous la bourbe d’indolentes lagunes, m’abîmant dans la contemplation de prêles comme de fougères imprimées par le schiste ou le grès de ma région natale — des calamites, des cordaites, de plus exceptionnels lipodendrons, apprendrais-je plus tard —,  je dois à présent convenir que nombre de dessins, nombre de gravures contribuèrent et participent encore à cette fascination, certains manuels, certains livres de « leçons de choses » ou des ouvrages destinés aux familles soucieuses de culture générale, trompant aujourd’hui non moins qu’hier la persistante hébétude qui me caractérise.

Ce « vert paradis » avait pourtant tout de l’enfer.

Grisâtres, rarement colorées ou, lorsque l’illustrateur pouvait laisser le champ libre à d’inévitables fantasmes, rehaussées de teintes évocatrices des flores maladives, ses représentations montraient une jungle infestée d’insectes gigantesques, des herbes veules, corrompues, de sorte que le rêveur perclus de craintes ou d’effrois s’y confrontait à des putréfactions semblables à celles qu’il se figurait quand, les dents serrées, il s’interdisait de prier le Dieu dont le fils humilié gisait sur la tombe de sa parentèle.

On conçoit mal un enfant qui ne soit « amoureux de cartes et d’estampes ». Il est là, dans sa chambre, couché sous la table d’une salle à manger du dix-neuvième siècle ou, Rimbaud s’en mêlant, enfermé dans « la fraîcheur des latrines », les yeux rivés à quelque planisphère quand il ne feuillette pas les magazines de mode achetés par sa sœur. Il marmonne des mots incompréhensibles. Tourne les pages. Interprète les légendes censées lui expliquer la genèse du monde. Lui ressembler n’est pas difficile, ne suggèrerait-on jamais que son ombre ou, était-ce trop tard lorsque j’appris à lire ? son souvenir fané qu’évoquent avec nostalgie les maîtres à la retraite des écoles primaires.

Dix ans…

Je méconnaissais les multiples aspects du dehors.

C’est que, trop pauvres sans doute — mais d’autres, pas mieux lotis, des cousins, des oncles et des tantes, des camarades de classe, installaient une « canadienne » en bordure du Lignon ou dans un camping de Palavas-les-Flots, de Vallon-Pont d’Arc… —, nous ne partions jamais en vacances, ne séjournant, l’été, pas plus à la mer que sous les ombrages d’un parc touristique ou à la montagne. Les seuls paysages qui me furent familiers dataient par conséquent de millions d’années et, faute de plage ou de principauté d’Andorre, de chemins raboteux le long d’un torrent, de truites harponnées à la fourchette et de châteaux de sable, je vécus l’essentiel de mes chiches émotions estivales au sein des arborescences du carbonifère. J’ignore si je perdais vraiment au change. Toujours est-il que, marécageux, assez fétide probablement, l’espèce d’Éden paradoxal qui m’accueillait déterminait au-delà du périmètre qui m’était imparti (cinq, six kilomètres autour de la ville où la famille s’effilochait, tristes, inaptes en tout cas à satisfaire ma soif de découvertes, les plus notables se limitant à de médiocres fossiles offerts par les gravats miniers du faubourg…), mon goût pour les friches ou les zones malsaines dont la beauté me paraissait parente de leur noire amertume : je n’aimais que la pluie, le ballast des voies ferrées, les pierres couleur d’ardoise et les squelettes des hangars où rouillaient les mandibules d’excavatrices dignes des créatures amphibies s’affranchissant à peine de la poix matricielle.

Il se consommait alors, à des fins domestiques, manufacturières aussi, d’abondantes quantités d’un charbon de basse vertu, caillasse que l’on extrayait çà et là, dans les caves des maisons, sur les bas-côtés des routes ou à flanc de colline, tout un stock de scories et d’éclats rougis par le feu s’amoncelant de recoins en décharges dont la plupart, disséminés le long des ruisseaux qui serpentaient sous les ronces, recelaient des traces de végétation réduites à quelques moulages cendreux, crosses, nervures, fragments d’écorce et, pourquoi me troublaient-elles tant ? feuilles identiques aux petites mains en éventail des ginkgos du jardin des plantes municipal. Des acacias, des arbustes malingres ou des pins sans vigueur se cramponnaient aux alentours. Mal protégés par les clôtures que je franchissais en me glissant sous leurs chevaux de frise, aurais-je accroché les fonds de mes courtes culottes à la dentition sournoise des fils de fer barbelés, j’investissais ces territoires jonchés de bidons d’huile ou d’essence, de copeaux métalliques et de carcasses d’engins qui reposaient parmi les immondices comme des cadavres d’alligators ou de corpulents hiboux mutilés. Errant de droite à gauche, m’asseyant sur une motte de terre, j’étais prêt à remuer des tas de résidus afin de dénicher un ou deux échantillons acceptables : ma collection ne s’en enrichissait que fort parcimonieusement et papa, insensible à mes trouvailles,

J’vais t’les coller à la gandouze, tes saloperies !

mettrait de toute façon bon ordre à mon étroit musée : l’autorité se rit des Cuvier de sous-préfecture.

L’obscurité, extrait (éditions Fata Morgana).