Revues :
Mention dans le numéro 132 mars 2008 de Verso : Josiane Gelot née à Lyon en 1948, études de lettres puis de nombreux emplois et enfin un travail social. Premier prix des Octaviennes en 2006 elle a publié aux éditions le Suc et l’Absinthe : Lignes de nuit ; Brins et dans les revues Laps, Inédit nouveau et Décharge.
TEXTES :
Veux plus y aller
à la musique
aux gros bals de quartier
dans les grands bras crispés
Veux plus y aller
aux souvenir
à l’église
au cimetière
Veux plus y aller
sous les regards
Veux plus y aller
suis fatiguée
Comme la lune
pâle en plein jour
veux plus briller
*
Le métro chuinte et file
grince
mange nuit gavé d’ombre.
On me cerne, m’emporte
comme à la guerre
je vois dans le noir
mon reflet dans la vitre
ma vie
me tiens aux yeux ce soir.
*
Qu’est-ce qu’elles font dans la ville
ces mouettes
a hurler dans nos murs
cris du large
qu’elles crachent au béton
Vol strident, vol plané sur la place
sur les piaillements de jeux d’enfants
Vol sacré , vol de gloire et de hargne
vacarme de charogne charognes
au bruit flasque des déchets
que leur jettent de vieux tremblants
Sur la terre sur ma ville
la misère colle au froid
C’est notre hiver
ce cri furieux
de bel oiseau vêtu de gris.
*
La ville est langue
entre deux eaux
foule
sous les collines
entre les ponts
l’eau se tait
au fond
l’eau de ville est sans bruit.
Sur le pont
tu te penches
tu te penches
et tu la vois la ville
Tu la vois qui s’allonge
de ses grands murs
gravés dans l’eau
*
(dans la revue Verso 152)
Le dos collé au mur, attendre
depuis si longtemps c’est trop
nous allons tuer le temps
nous l’atteindrons au plein cœur
à l’instant à la seconde – au silence
nous entendrons boiter le temps
il passera criblé presque nu
épouvanté d’éternité.
*
Dans la revue Traction-Brabant N°61)
La vie
perchée
à la pointe du bec
d’un moineau
sur la balustrade
fenêtre ouverte
son chant traverse
les murs
il enfle
les murs le portent
alors j’ai peur
que l’oiseau soit entré
comme moi – avec moi
qu’il soit là – chez moi !
peur
ensemble
qu’on s’affole
lui de moi – moi de lui
les murs
fermés sr notre panique
ma peur de l’avoir là
perdu pris au piège
peur la vie
à la pointe du bec
peur
il va crier
gifler l’air sur ma tête…
allez savoir
(cris de gorge
battements d’ailes)
ce qu’il restera de la vie
quand je l’aurai chassée.
*
Dans la Revue Contre-allées N° 23-24
La vie comme ça c’est dommage
triste au fond
même pas par malheur
pas la moindre évidence d’une peine
croquante comme – (jeu cruel)
craquait le criquet sous la dent
puis il glissait, horrible
à vous étouffer l’amertume et les larmes
Et plus tard l’effort
jour après jour, d’année en année
l’effort d’enfoncer la tête entre les épaules qui pointent
comme un vêtement pincé sur une corde à linge
Une vie comme ça pendue à un fil
et qui gigote et qui sèche.
*
Dans la revue Décharge 169 de mars 2016 :
Du cynisme
Du cynisme
Des chiens vont en laisse
Le long du canal Saint Martin
Chacun son maître
Le pas de son maître
La voix de son maître.
Vont en laisse
Le prix du chien
La race du chien
Le long du canal Saint Martin.
À deux pas, ciel ouvert
Sacs, duvets, bazar du sommeil
Premiers mots du matin
Dans la langue
Des Afghans du canal Saint Martin.
*
(Dans Cause des causeuses : Retombées d’enfance 2012)
Lointain hiver – la neige
le bonhomme fabriqué en pleine rue
la blancheur pétrie frappée de toutes les mains
et la tête arrondie et les cailloux du regard.
*
Dans Bacchanales 48 de novembre 2012
Une notice :
Née à Lyon en 1948 . Après des études de lettres, puis divers métiers dont éclairagiste et chargée des relations publiques dans un théâtre, elle opte pour le travail social auprès de personnes fragilisées. Après des journaux ou carnets, s’impose la forme poétique, au gré de marches dans les villes, témoignant d’un regard sans concession sur le réel. Depuis 2005, elle publie en revue (Verso, l’Inédit nouveau, Lieux d’être, Contre allées, Décharge) et des recueils aux éditions le Suc et l’absinthe : Brins (2005) et Lignes de nuit (2006) . Elle a suivi une formation à l’animation des ateliers d’écriture (e.bing) et est membre du CA de la cave littéraire de Villefontaine.
Textes : Et ****
Elle avait ce vieux geste
de la main balayait le vide
elle se tenait assise
jambes croisées, le poids du buste
tout entier sur la droite
prenait appui sur l’accoudoir
elle avait ce vieux geste
de la main balayait le vide
un geste surgi
peut-être un soir de veille
devant l’enfant qui dormait
*
(dans la revue écrits du Nord N° 21-22)
Bientôt la nuit le froid fond
près de la cage au singe
sur les relents de barbe à papa
un chien aboie – loin,
et plus tard un autre – ailleurs.
c’est ainsi depuis longtemps
ça jappe dans nos vies,
on sursaute mais on s’y fait
a vivre sous la menace
quand bien même ça japperait de joie.
*
La neige a été blanche
lourde bâche tirée sur les reliefs
mais déjà chaque pas creuse son puits
d’heure en heure le poids des gens
fouille jusqu’au noir de la terre
et la neige dégorge l’eau Bah ça c’est bon donc ça c’est bon hop Voilà on va être en versant 152 Il faut attendre sur un version Verseau
dans laquelle elle se noie.
*
Dans la revue Décharge n° 134
la ville est langue
entre deux eaux
foule
sous les collines
entre les ponts
l’eau se tait
au fond
l’eau de ville est sans bruit.
Sur le pont
tu te penches
tu te penches
et tu vois la ville
tu la vois qui s’allonge
de ses grands murs
gravés dans l’eau
*
Revue Traversées 91 du printemps 2019.
Le vol d’un héron, son cri
Un appel à se faire voir,
Et le passage d’un tracteur
Dont le moteur me mouline le corps.
Tout ce qui m’abritait vole en éclats
Et me laisse comme écorchée
Je pourrais pleurer
Devant une nichée de canards
Pour lesquels mon regard
N’a pas plus de poids
Que le roseau qui se penche
Avec l’espoir fou
De faire une ombre au tableau.
*
La ville est proche et lorgne
Sur des champs rasés de près
Fringant dans leur nudité
De terrains à vendre. Coin
Au bord des rails
Quatre murs gringalets :
Une gare en sentinelle
Sommeille dans le brouillard
Un homme sans bagage attend
Le froid le déshabille
Il n’y aura pas d’ombre aujourd’hui
*
La pluie
Trop légère pour tomber
Poudre l’air, humecte les rues.
Un homme se couche
Se couvre
Va dormir
Disparaître
Avec tout ce que le jour éclairait
La nuit fourbit ses silences
Secoués de stridences
Sirène
Bonnes fées de l’urgence
Penchées
Sur le sommeil de l’homme qui dort
Dans un halo de pluie
*
Dans la revue Jointure 99 de septembre 2015
Plus rien ne demeure du bas bruit de la nuit
Le couloir encaisse le raffut du jour
De la caravane qui soigne
Tintamarre de chariots, de vaisselle qui tremble
Roulement de potences.
Les voix claquent comme les talons qui les embarquent
Invisible, immuable désordre de bruit
Qui cogne aux portes, jusqu’à la chambre du fond
Où l’enfant vit le poids d’un passé de quelques semaines
-Mais que sait-il du temps
Lui qui attend
Et soudain soulève la tête
A peine, à fleur d’oreiller :
Il a cru entendre, reconnaître
Ce pas, cette voix…
*
Des nuages et des éclairs
Quelque part un scandale
Une catastrophe ferroviaire
Beaucoup plus loin
Un peu de poudre de guerre
Ici pas en brin d’air :
Un jour à vivre
Qu’on voudrait protéger
Marquer d’un signe
Qui le laisserait tranquille
Au milieu de l’année
*
Dans la revue l’Inédit nouveau 210 de mars 2007
C’est le soir
des corneilles hurlent sur la place
cris de rires crachés aux arbres
coups de pioche au silence.
Sous les branches un enfant minuscule
marche, jette un pied après l’autre
pris encore dans la gangue de ses premiers pas.
Il avance : trois pas et puis se penche.
Il repart : trois pas encore et se penche,
marche à nouveau, puis s’arrête et se penche encore…
Il se tait
retient ce petit couinement de plaisir
qu’il pourrait lâcher ainsi penché – extasié,
sur ses chaussures
neuve
roses
superbes !
Des corneilles hurlent
c’est le soir
souliers roses au bord du noir.
*
Une mouche titube dans le froid qui la tue.
Un mouchoir jeté glisse paresseusement,
poussé par le vent.
Genoux pliés vers le menton,
l’homme assis est livide
les pièces tombent dans la boîte
Bruit mate de l’argent qu’on donne.
Pour payer on se penche et on frôle
-non pas l’homme tassé,
mais le risque de honte et de ridicule
le risque de s’affaler sur le mendiant.
Mais non, toujours l’équilibre,
le geste précis du corps en bascule
au-dessus de l’homme qui tremble et dit merci.
On passe
ignorant de ce qui nous tient debout,
On s’en va vers le marché
où les poulets rôtissent dans le brouillard,
où les doigts gourds tâtent du chou de l’endive et du navet.
On veut manger
on patauge on piétine
entre éphémère et imputrescible
le quotidien sue l’éternité.
(paru dans la revue Décharge N° 134)
*
Dans Chemins de traverse, quatrième trimestre 2009
Premier prix pour le concours 2008
Sur les bancs
les gisants de la dernière nuit
enveloppés comme des bonbons
dorment respirent
mais pas un souffle, pas un frisson
dans les plis des couvertures.
Autour
comme un chien fou dans la poussière
la valise se vautre au feu du bruit
au carrefour
du rouge au vert, du vert au rouge
meurt et renait le souffle rauque de la rue.
Silence sur les bancs.
Et puis
la couverture s’entrouvre
au bout d’un corps on voit
des orteils nus.
*
Parus dans la revue Lieux d’Être, Solitude(s) 1 N° 45
Souffrir vomir et mourir prennent l’air de la rue sur un banc à claires-voies. Le vent souffle entre les lignes de bois, se plaque aux reins, aux omoplates : ça vous redresse, ce temps-là, ça vous tire du sommeil ! Le corps raidi prend la fatigue et la chaleur est en creux sur la cuisse, là où reposent les mains, l’une sur l’autre et l’une serrant l’autre. Ne pas bouger pour que ça dure ce peu de chaleur alors que le froid insiste comme un enfant qui pince pour voir si ça fait mal.
Des femmes, jambes lourdes, se hissent dans un autobus. Pauvres femmes, pauvres jambes, pauvres gestes de foule autour de l’immobile.
Elle a froid, froid dans le dos mais les mains, les mains à soi, de soi à soi, ont tiré, ramassé la chaleur et l’ont posée sur la cuisse, les mains – brûlots de la vie, broient le sommeil.
*
Une mouche titube dans le froid qui la tue… Déjà paru dans la revue l’Inédit nouveau
*
Ro(a)dage
Brume
reste de givre et premières fleurs
le printemps vient se frotter les joues
au souffle des moteurs.
Autoroute
géographie enrubannée
Ça roule !
Que du bonheur à tombeau ouvert.
Nos vies – ce don du ciel
jetées
plaquées au vent
bruit d’enfer
gifle épaisse sur nos têtes.
Autoroute
géographie des alignés
tôle contre tôle
regards serrés, aspirés
chacun cloué à soi comme évidé
(rouler décharne)
ensemble et tous ils verront
le bleu là-bas entre les collines
Du temps passe
on roule on trace
nos vies
belles ou brisées
vies de chien ou sans histoires
nos vies sur un fil.
Autoroute
géographie des entôlés
embarqués
ceinturés
Vivre quoi, là ?
*
Parus dans la revue Lieux d’Être, Elle est une autre N° 52-53
Mamma mia !
Elle s’énerve ses doigts serrent de plus en plus me fait mal au bras
voudrait que j’aille plus vite mais n’ose pas trop
elle a peur toujours peur que le bus arrive avant nous
C’est ma fille – elle est vieille et moi aussi
je ne veux pas que ça recommence tout cet amour
n’ai plus la force d’être aimée comme ça agrippée je ne peux plus
elle joue des coudes, autour on s’écarte j’ai honte
elle est méchante elle triomphe et derrière nous le silence
et puis le bus arrive et ça recommence
elle m’empoigne me tire me pousse
je trébuche elle crie « mets-toi la maman mets-toi là »
(on la croit folle c’est sûr) je tremble mon corps est en miettes
je me cramponne au dossier me hisse mon corps fait mal
je tombe sur le siège et bascule tout contre une femme, grosse :
son coude est creusé d’une fossette et moi je vieillis sèchement
C’est ma fille – elle a conquis la place je suis assise
elle est debout me parle de je ne sais quoi
sa voix monte monte déraille dans les aigus – on nous regarde
plus tard dans la rue ça recommence il faut traverser
elle me paralyse tant me cramponne et toujours son regard autour,
son regard si méchant pour dire qu’elle m’aime
C’est ma fille – vieille à présent qui m’étreint de toutes ses peurs.
Parfois je la regarde et je pense : « c’est mon enfant » et j’en suis perplexe :
toutes ces peurs, est-ce que c’est moi ? ai-je vraiment cet être
être et avoir été enfant et puis mère – et vieillir avec
Ma fille – me fait mère à jamais même sans elle
car elle pourrait mourir elle aussi ce serait à peine prématuré
et je l’aurais perdu.
Alors, que serai-je ? Je suis veuve orpheline mais d’elle, de sa perte
que serais-je ? mère sans elle : quel mot pour le dire ?
Je veux bien être orpheline encore une fois
-oui, orpheline puisque privée d’elle
comme sont orphelines les abeilles privées de leur reine.
Ne veut pas que je C’est ma fille – elle nous jette sur le monde
et le monde s’agace et s’écarte c’est ainsi chaque semaine
elle m’accompagne elle a peur de me perdre et m’écrase
se charge de moi ne veut pas que je meure et pourtant n’en peut plus
mon corps n’est plus mon corps mais pour elle un fardeau
C’est ma fille – cette femme étrange
je voudrais qu’elle me laisse – un peu
j’irais seule j’aime aller seule.
*
Paru dans Lieux d’être N°52-53 et en plaquette illustrée par Patrick Bachs
C’est assez !
Même pas né juste posé.
Inerte, socle sans racines, cône érigé à coups de pelletées
je suis ce sang mêlé de terre cailloux bois brisés métaux torves
reste de tout
je suis ce tas gris comme le jour
tas terré, tassé, promesse de silence
lâcheté compactée
Autour
pas le désert mais le vide, un paysage sans attrait :
chemins et friches, barbelés écroulés.
Pas bouger. Jamais aller ni suivre
seulement laisser venir
Ainsi soit le monde : sans moi.
Tout peut faire tas.
Voyez les dunes, là-bas…
Dunes du nord
geste de sable
sable salé verdi
herbe ensablée blanchie.
Et le nord, encore :
Terrils
grand tas de misère
érigés en patrimoine
Terrible terrils
Leur dos bien peigné
ce drapé noir le soir
on croit les voir danser.
Et puis le sablier
douce avalanche
beau silence du temps
J’aspire à cette perfection de la forme
ce cône impeccable
qui coule et se recompose, têtu.
Mais je reste ce tas
immuable accidenté
englué plutôt qu’enraciné
Même pas osé
la mollesse du tas de fumier
Ce pléonasme des champs
pape du déchet odorant
c’est le tas du souvenir
entre plaisir et répulsion
relent d’enfance et d’été.
Pas osé non plus
la détresse du tas de chantier
de l’empilement du vrac
géométrie bousculée
tas informe hérissé de déchets
entamé fouillé blessé.
Tout juste fier de n’être pas talus
efflanqué, au bord de la platitude
Qu’on me laisse
Il fait chaud la terre pèse
tout glisse…
Un caillou dévale ma pente
à peine un éboulis
juste une caresse, une cicatrice
Qu’on me laisse
Je fais ce rêve, terrible et quotidien :
Raclements de la pelle
coups de bélier qui m’ébranlent
c’est l’effritement je me tasse je croule
encore la pelle encore un coup
et la voix qui est éructe :
« Dites au tas de se taire !»
*
Paru dans la revue Interventions à Haute Voix N° 58
Que dire, encore…
Tant de poèmes ont pris la pluie
L’ont mise à grelotter
Contre les vitres
À tambouriner
Sur des toits de fortune.
Pluie battante – de rage
Quand le ciel crève de silence
Sur nous
Mais pourquoi nous ?
Rien demandé
Silence douillet, nous
Alors, pourquoi ces torrents de boue ?
*
Paru dans la revue Interventions à Haute Voix N° 59
Des rues grouillent de voisins
Et moi je cherche encore
Où m’en aller
Creuser mon trou.
Où c’est chez moi ?
Les voisins bougent
Occupent le terrain
Ont des chemins tracés
Pour entrer et sortir
Surtout rentrer
Se couler dans le béton
Habiter…
Et moi, toujours pas creusé !
Le temps me talonne
Il faudra bien rentrer
Endosser quelques murs
Pour devenir enfin
Une voisine
Complètement emmurée.
Je fais souvent ce rêve étrange, et pénétrant
De ruines et de gravats où chercher ma maison,
Fouiller creuser à tout vent
Empoussiérer le temps
Écarter le moment d’être
Ecrasée entre mes murs
Comme un insecte sous un pas, même léger.
*
Au désordre du monde, publication d’Intervention à Haute Voix, avec des dessins de Patrick Bachs.
Toujours le même enfouissement
Le même silence pour creuser
Toujours au fond
La même question de vie et de mort
Et pour tenir ces deux-là
Sans faiblir
Il a fallu s’armer de poésie
*
Rester sans nouvelles du monde
Et savoir enfin ce qui a lieu
Rendre à l’événement
Sa couleur étrange
Comme la mer est étrange
À qui ne l’avait jamais vue
*
Entendre sous le vent
La danse griffue des feuilles
Qui roulent sur les pavés
Ivres de légèreté
*
Faire son âge
Comme on fait sa nacre
Patiemment
Lisser le nid du temps
*
Savoir comment l’enfance
A pu construire des murs :
Encore un trou dans la mémoire.
On se souvient
Les courses à perdre haleine
Le jardin
Les pourpiers les cosmos les dahlias
Le pas des chevaux
Le souffle de leurs naseaux
Un rêve, un cauchemar
Parfois la paix :
Patience et silence
Devant les fleurs de pourpiers
L’espoir de les voir se fermer avant la nuit.
Et les murs se dressaient.
On se souvient
De moments écorchés
A vouloir les franchir
Aller voir derrière… si j’y suis
Derrière
Peut-être un autre jardin
Sur un éboulis de vie.
Grand mur de silence
Parfois d’oublis
Savoir quand, pourquoi
La première pierre ?
*
Le père
Fume, statue sans joie taillée en coin de table
La mère
Est dans la maison on ne sait où, on a sa voix
Elle crie « Le lait » !
C’est un jour de printemps dehors l’herbe tient
Au caniveau.
Le lait grésille dans son odeur de chaleur blanche
Brûlé jusqu’au brun ridé qui va cloquer sur l’émail
Le père fume la mère a dit « le lait », et
La fille
Dit rien, ramassée dans le temps du matin
Et ça sent le lait ridé le printemps l’herbe au caniveau
*
M’ont donné vie
Vie à grandir, à défriper.
Vivant de moi croyaient respirer
M’ont laissé le souffle à couper.
M’ont donné le goût du boire et du manger
Santé de fer !
Buvant mangeant croyaient aimer
M’ont laissée bouche bée.
M’ont donné le pain sur la planche
Guerre des tranchées !
Croyaient que creuser enfouissait.
M’ont laissé les trous à combler.
M’ont donné le prix à payer
Silence est l’or !
Misant sur moi croyaient gagner.
M’ont laissé comme ruinée.
M’ont donné la mort à croquer
Souvenirs
Papillons épinglés
Lourds de leurs ailes déchiquetées.
*
Lointain hiver – la neige
Le bonhomme fabriqué en pleine rue
La blancheur pétrie frappée de toutes les mains
Et la tête arrondie et les cailloux du regard.
*
25 décembre
Chaque année
Attendre
Des semaines
Et des semaines
De triste froid
De vitres gelées
Comme si c’était normal
Cette traversée du froid
Vers l’intérieur
Et dehors la neige
En boules brutales
Des jours des heures
Où le dedans dehors
C’était tout comme
Le froid l’enfance
Quand les flaques gelées
Craquaient comme du verre
Et bientôt la pluie
Et plus tard encore le gel
La terre allait sonner
Triste et rude sous les pas
Après tout ce temps
Dedans dehors
À se geler l’enfance
Il arrivait
Fini d’attendre
Enfin
Le plus beau cadeau
Le présent
Était là
Ficelé dans le temps.
(paru dans la revue Verso 152)
*
Les grandes portes grises
Des garages du fond de la cour
Portes de bois condamnées
À la brûlure du soleil
Aux gerçures du froid
Et le sursaut sous le coup d’une légère blessure
Sous l’ongle
Quand la main a griffé du bout des doigts
Le cloqué de peinture écaillée :
Une douleur sans chagrin
Pépite de solitude et d’ennui.
*
Soirs d’été, des cris
Montaient du jardin des voisins
Nous nous jetions à la fenêtre
trois ou quatre corps serrés
Torses tendus vers le vide
Pour entendre peut-être voir
Ceux d’en bas qui hurlaient
Famille ficelée d’ivresse
De peurs et de haine
Et nous, encadrés à se faire mal
Pour voir pour rire
On aurait fait n’importe quoi.
(paru dans la revue Verso 152)
*
Elle avait ce vieux geste
De la main balayait le vide
Elle se tenait assise
Jambes croisées, le port du buste
Tout entier sur la droite
Prenait appui sur l’accoudoir
Elle avait ce vieux geste
De la main balayait le vide
Un geste surgi
Peut-être un soir de veille
Devant l’enfant qui dormait.
*
Noir d’orage du plein été
Grondant, menant
Les blés tremblaient
Tops mûrs pour la pluie.
*
Griffures d’ajoncs
De bruyère
Couleurs foulées d’enfance
Déjà
Marcher et vivre
D’un même geste
Marcher jusqu’à
La halte
Le mot auquel s’adosser.
Halte
Mêler aux mots sur la langue
L’acidité du granit surchauffé.
Craquement de feuilles…
Choc de brindilles…
Peut-être un serpent
Peut-être le vent
La peur prend
Rampe à son tour
La terre est sèche.
*
Le silence d’un matin de printemps dans la rue vide et déjà chaude, où l’on ouvrait les yeux comme on soulève une pierre et sous la pierre le remuement de la vie.
*
Il me vient des épines aux yeux sur un chemin le long d’un grillage, des épines fichées dans l’entrelacs de l’ombre du grillage – me viennent aux yeux les épines de l’ombre et de l’ombre un parfum de terre, lointain parfums d’empoigne de violence essoufflée râles de la lutte, et les épines écrasées.
*
Maman est morte à l’ombre du griottier
Dont nous avons si souvent applaudi l’été
La manne lourde aux branches basses
Car tout nous était offert à hauteur d’enfance
Branches basses
Et nous, beaux petits
Nos bras tendus vers
Les fruits rouge pâle, acides
Et nous, beaux petits grimaçants.
*
Veux plus y aller
A la musique
Aux gros bals de quartier
Dans les grands bras crispés
Veux plus y aller
Aux souvenirs
A l’église
Au cimetière
Veux plus y aller
Sous les regards
Veux plus y aller
Suis fatiguée
Comme la lune
Pâle en plein jour
Veux plus briller.
*
Laisser tomber les souvenirs
N’avoir de mémoire que la veille
Retenir l’éphémère
Hier
Un mur de dahlias
Fleurs couleurs
Frappées du sceau de l’indicible
Retenir
Le dahlia hybride cactus rayonnant
Pétales effilés, d’un jaune mourant
Jusqu’à la pointe, trempée de rose
Comme un pinceau
Ecoper, vider la mare aux souvenirs.
Hier c’était hier,
Aujourd’hui une part du ciel, à l’est
Echappe encore à l’orage :
Lumière échevelée de gris
Sur le square où des enfants
Crient encore.
Vite !
Crier avant la pluie
Aujourd’hui
En mémoire de demain.
*
J’envie les cantonniers
Les éboueurs et les facteurs
Tous ceux que le travail met à la rue.
*
J’aime – est-ce bien normal ?
La puanteur est le ronflement des moteurs
L’ardeur des rues au crépuscule
à deux pas du printemps- impossible de m’arracher, toujours
Le même bonheur de l’irrespirable et de l’assourdissant.
J’aime – est-ce bien normal ?
Surgir partout sans étonner dans la forêt des regards – croiser
Parfois un chien saoul de fatigue dans la forêt des jambes
Exister à peine pour ces deux filles, éreintées derrière leur vitrine
Et qui font péter le chewing-gum en me regardant passer.
J’ai – est-ce bien normal ?
Cette passion du bruit qui prend le silence à la gorge
(Mais aller au silence c’est peut-être encore entendre
Les bruissements ou bien les cris qui tranchent)
Pourquoi cette exaltation à mordre au raffut des rues
À moudre en soi cette rocaille du vacarme ?
J’ai – est-ce bien normal ?
Autant la rage que le plaisir à être de passage
à insisté comme l’herbe crochetée au béton – à mêler
Intriquer au désordre du monde un intime désordre d’émotions
Sortes de regrets lambeaux de haines, peine, chagrin…
Jamais le mot qu’il faut.
(paru dans la revue Verso 152)
*
Les couloirs du métro
Charrient, en vrac
Bêtise
Elégance
Beauté
Indifférence
Et surgit
L’épuisement
À l’état pur
Taillé
Dans la face émaciée
D’un visage creusé
D’ombres charbonneuses,
Un œil malade
Fermé sur nous.
L’autre, éteint.
Le corps
Voué à la maigreur
Sautille,
Foule
On le foule
Il bouge
Comme un ballon perdu
Dans le pas d’une valse.
*
Soir de peur – à quoi tenir ?
L’herbe est râpée de toutes les heures foulées aux pieds.
À quoi tenir ? Pas une date où s’arrimer
Alors on dit qu’on va mourir – Et puis non pourquoi non ?
C’est le courage, il en faut
Pour tout ce qui surgit, vient énerver la vie
C’est la colère aussi
Alors on brasse on fait le bruit de marcher dans les feuilles
Sur le trottoir colère et feuilles, sèches – mêlées
Un pas pour la peur ! Un pas pour la rage !
Et l’autre pour le souvenir- de vous qu’on aimait ainsi
Preuve vivante de nos pas dans les vôtres
Et ça s’arrête et on entend :
Léger roulement métallique, une canette va vers le caniveau…
À quoi tenir, où habiter ?
Où nicher un soir de peur tout en colère
Pauvre vacarme de feuilles fouaillées
Douce plainte du métal sur les pavés
Et l’eau sous les ponts, à perpétuité.
*
J’ai mâché les rues toutes les rues
Dans les villes
Les plus grandes les plus étranges :
Jamais vu le bout du silence.
Aujourd’hui, encore à la rue
Dans un été mourant le vent
Grimpe au ciel et le fronce
Et moi je tombe
Enfin je tombe sous les coups
De la folle joie des cloches
Lâchées sur la ville – les cloches
Leur furie du dimanche.
*
Nous sommes troupeau
Troupe sèche
Foule des villes
Dans les rues les couloirs
Sous nos pieds sols raclés
Ruines à venir.
*
Et nous sommes dans les rues
Jetés au bruit et nous y retournons
Comme enfants obstinés rongés d’amour
Se frottent à des mères agacées,
Et ce sera ainsi
Toujours dans les rues,
Roués de bruit jusqu‘à la surdité, car
Vu du pont le fleuve, même furieux
Nous demeure silencieux.
*
La neige a été blanche
Lourde bâche tirée sur les reliefs
Mais déjà chaque pas creuse son puits
D’heure en heure
Le poids des gens fouille
Et la neige dégorge l’eau
Dans laquelle elle se noie.
*
Une mouche titube dans le froid qui la tue,
Un mouchoir jeté glisse paresseusement,
Poussé par le vent.
Genoux pliés vers le menton,
L’homme assis est livide
Les pièces tombent dans la boîte
Bruit mat de l’argent qu’on donne.
Pour payer on se penche et on frôle
-Non pas l’homme tassé,
Mais le risque de honte et de ridicule
Le risque de s’affaler sur le mendiant.
Mais non, toujours l’équilibre,
Le geste précis du corps en bascule
Au-dessus de l’homme qui tremble et dit merci
On passe
Ignorant de ce qui nous tient debout,
On va vers le marché
Où les poulets rôtissent dans le brouillard
Où les doigts gourds tâtent du chou et de l’endive et du navet
On veut manger
On patauge on piétine
Entre éphémère et imputrescible
Le quotidien sue l’éternité.
*
Ma lumière préférée sur les bouleaux :
De l’or chauffé à blanc criblé de roux.
On va vers l’hiver, le clinquant
Les rues coiffées en diadème
Le baiser froid à la lumière
*
Dans les rues la nuit
Le noir peine
Encrassé de lumière
Les voix seules
Savent trouer le noir
Monter- nous arriver
Sans rien dire
Sonores.
*
Sur les bancs
Les gisants de la dernière nuit
Enveloppés comme des bonbons
Dorment, respirent
Mais pas un souffle, pas un frisson
Dans les plis des couvertures
Autour
Comme un chien fou dans la poussière
La ville se vautre au feu du bruit.
Au carrefour
Du rouge au vert, du vert au rouge
Meurt et renaît le souffle rauque de la rue.
Silence sur les bancs.
Alors
La couverture s’entrouvre
Au bout d’un corps on voit
Des orteils nus.
*
Dehors encore dehors
Vers le plomb d’un ciel d’orage
Vers une gifle de lumière en pleine façade
Vers un vélo qui meurt
De plus en plus détruit
Ferraille encore bleue
Enchaînée au pied d’un escalier.
*
Des chiens vont en laisse
Le long du canal Saint-Martin
Chacun son maître
Le pas de son maître
La voix de son maître.
Vont en laisse
Le prix du chien
La race du chien
Le long du canal Saint-Martin
à deux pas, ciel ouvert
Sacs, duvets, bazar du sommeil
Premiers mots du matin
Dans la langue
Des Afghans du canal Saint-Martin.
(paru dans Interventions à haute voix hors-série 2017)
*
Il ne faut pas s’habituer
Aux cernes de l’enfant
Portée ce matin
Dans le métro
Par des bras fatigués
Sa pâleur
Sa beauté défaite
Déjà
Par l’étau de quelle nuit ?
Son regard
Sans un souffle de curiosité.
(paru dans retombées d’enfance, la cause des causeuses 2012)
*
Je sortirai
Enjamberai le seuil
Pour ne pas soulever
Cendres et poussières,
Bois mort
D’avoir été démembré
J’irai
Voir le froid craquant
Des arbres nus
Voir le ciel parcheminé
Des ramures
D’où l’ombre coule
En haillons.
*
Le ver dans le fruit
Enfoui comme une raison de vivre
*
Le temps passe coule dans les veines du vide
Ce matin quel raffut !
Les machines raclent et tassent la terre
D’un petit jardin sous la pluie
D’où vient la joie tranquille
D’avoir ainsi la vie
Doucement brassée d’un bruit
Qui tasse et racle sous la pluie
Le temps passe s’écrase
Sous le rouleau sous le bruit
Et sous la pluie la terre mélasse
La terre est boue le temps macère.
*
On s’y jetterait
Dans cette eau lisse
D’un fleuve qui coule
Aux couleurs de tout
Ce qu’il a charrié :
Terre et boue mêlées
Ont fait ce mappage
Ce brun vert glacé
Piqué de reflets,
Ça et là creusé
De tourbillons
Par petites plaques
Tournantes
L’eau vrille
Comme au cirque
Les assiettes chinoises
Tournent à la pointe
Du bâtonnet
Ça tourne tourne
Au vertige
Le fleuve s’aspire
Se mord les joues.
*
On voit là-haut
Des poissons nuages
Un vieillard monstrueux
Ou bien un cheval fou
Formes
Que le vent pousse sculpte et défait
Depuis la nuit des temps
On sait, les yeux cloués au ciel
Ce qui nous effiloche
Et nous met en charpie
Là-haut – le plus beau du monde
Et son effondrement.
*
Mon silence
Éclaboussé de pluie
Par brassées
Les gouttes
Déchirées
Sous les crocs du vent
Grelottent à la fenêtre
Font ventouses
Sur mon silence défait.
Je les vois
Gouttes sonnantes
Collées aux vitres comme
Peut-être
Un rideau de dentelle
Peut-être
Un charnier d’yeux clairs
Braqué sur moi.
*
Dans une vie
Combien
D’herbes coupées tristement
Rêveusement mâchées ?
Combien
De cailloux bousculés
Frappés d’un pied de l’autre
Perdus, abandonnés ?
Combien
De stylos mâchouillés recrachés
D’étiquettes raclées sous l’ongle
Décollées ?
Combien
De coups de bâton
Sur des ronces qui cassent
Pendent, décapitées ?
*
Je voudrais être chien d’aveugle
Harnaché
Savoir enfin où je vais
Régler mes petits pas
Sur ceux de l’aveuglé
Aller droit au but
Être sans nom : chien
Bien dressé
Lavé de toute ma race
Rien renifler – ne pas s’écarter
Juste l’air d’un chien.
*
Lâcher la vie
Comme un chien
Sous la violence des coups
Lâche ce qu’il a volé.
*
Je me sens si pauvre à vous dire qu’il y a des fleurs blanches, et leur beauté, et rien d’autre après que mon ignorance de leur nom, pauvre d’une vie passée à côté, sans jardin sans maison pour entretenir le souvenir des fleurs de leur nom, ma vie sans savoir comment semer laisser vivre et fleurir.
*
Vilain temps sur les souvenirs, et pourtant tout est beau :
L’eau qui court entre les pierres
Les feuilles tombées
Mêmes épaves d’année en année
L’une est rouge le bout des doigts jaunes
Paume ouverte, effondrée
D’autres sont déchirées, piétinées, incrustées
C’est fini : le vent ne les atteindra plus.
*
Et sur nous
Comme là-bas sur la guerre
Le soleil
Un nuage
L’ombre d’un répit
*
Des nuages et des éclairs
Quelque part au scandale
Une catastrophe ferroviaire
Beaucoup plus loin
Un peu de poudre de guerre
Ici pas un brin d’air :
Un jour à vivre
Qu’on voudrait protéger
Marquer d’un signe
Qui le laisserait tranquille
Au milieu de l’année.
*
Ce grand coup de soleil
à la pointe du jour
Dans un ciel dégagé par flaques
Donne aux nuages
Des rougeurs de braises ;
Poète je suis, poète Je fatigue
À porter là-haut mon regard
Sangsue avide des beautés du ciel
Vaste vide, page éternelle ouverte
À toutes les couleurs
Toutes les chaleurs
Poète- toujours je veux
Grimper là-haut
Rimer trimer sur la beauté
M’arrimer à la césure à l’assonance
Je le veux le ciel où flâner
Ce grand vague terrain
Où me jouer des mots
Et pour moi poète- ce sera
Le ciel du Nord
Oui- même étouffé de gris
Le ciel du nord s’offre encore
Quelques flambées
De lumière à boire.
Et je veux pire encore : Les oiseaux
Les grands cris de là-haut
Leur vol aveugle à mon regard
Les oiseaux
Jamais ne se penchent
Vers moi- poète
Qui m’obstine à lever les yeux.
*
La vie
Perchée
À la pointe du bec
D’un moineau
Sur la balustrade
Fenêtre ouverte
Son chant traverse
Les murs
Il enfle
Les murs le portent
Alors j’ai peur
Que l’oiseau soit entré
Comme – avec moi
Qu’il soit là : chez moi
Peur
Ensemble
Qu’on s’affole
Lui de moi- moi de lui.
Les murs
Ma peur de l’avoir là
Perdu prise au piège
Peur la vie
À la pointe du bec
Peur Il va crier
Gifler l’air sur ma tête…
-Allez savoir
(Cris de gorge
Battement d’ailes)
Ce qu’il restera de la vie
Quand je l’aurai chassée.
*
Du vin de quoi manger
Et nous deux nous trois nous quatre
Qu’importe combien nous sommes
Le discours des plaisirs et des plaintes
Fuse de nos vies- je vous entends
Et moi-même combien de fois
Brisures de mon histoire entre manger et boire
Je vous dis j’ai tant vu tant brassé tant vécu
(Oui, je sais… déjà dit)
Et vous aussi j’entends vous avez tant et tant
On trinque on se cherche dans la forêt des vies
On lâche – on croit tout lâcher des mots qui touchent
Oui j’entends … ta vie nos vies la mienne…
(paru dans Ecrits du Nord n° 21-22)25 décembre
*
Plus rien ne demeure du bas bruit de la nuit
Le couloir encaisse le raffut du jour
De la caravane qui soigne
Tintamarre de chariots, de vaisselle qui tremble
Roulements de potences.
Les voix claquent comme les talons qui les embarquent.
Invisible, immuable désordre de bruit
Qui cogne aux portes, jusqu’à la chambre du fond
Où l’enfant vit le poids d’un passé de quelques semaines
-Mais que sait-il du temps
Lui qui attend
Et soudain soulève la tête
À peine, à fleur d’oreiller :
Il a cru entendre, reconnaître
Ce pas, cette voix…
*
Quelqu’un est mort
qu’on entendait
rire
parler
parfois crier
Alors
on veut croire au silence
mais jamais le monde ne se tait
Et pour se dire, même
il crisse
Sous le pas griffé d’un écureuil
Cramponné à l’écorce
de l’arbre dont il descend.
Mais je disais…
Quelqu’un est mort
Qui me souffle
Une bulle de silence
Où habiter
Pour entendre
Son rire
Sa voix
Parfois son cri.
*
Le cri
Sans la peur sans l’horreur
Le cri nu
La plaie de la voix
*
Prendre la vie comme elle vient
Quand le printemps refleurit au ras des prairies
Comme elle vient
À l’abri d’un arbre sous la mitraille d’une averse
Avec le cri des corbeaux
Si familier qu’on croie l’avoir vu naître
Et la pluie qui frétille de tomber à l’eau
La vie comme elle vient
Avec le ciel qui se défait du jour
Et cette mèche rousse dans la tête d’un arbre
Comme une tâche de naissance
Comme elle vient
Avec cet air de vague connaissance quand elle vous sourit
Avec l’herbe autour, du tendre vert à la sécheresse blanche
Et sur l’eau un tapis de feuilles au bain
La vie comme elle vient
Sous le choc d’un pas dans l’escalier
Et les voix, rires mêlés
Comme elle va
Même si « faut supporter, on n’est pas au bout »
Dit la dame en passant.
Prendre la vie comme elle vient comme elle s’en va
Quitte l’un ou l’autre et nous laisse
Avec ça.
*
Sous un arbre foudroyé
L’éclat du bois mis à nu :
Une branche effondrée
Ouvre un bec déchiré.
*
Corps transi mauvaise mine
Je voudrais qu’il fasse beau
Le monde craque tout peut sauter
Vague géante déferlante d’images
Mon regard flotte
Corps transi mauvaise mine
Je voudrais qu’il fasse beau
Catastrophe ! Une ville empoignée
Rejetée sur ses rues broyées
Se tait – comme un grand mikado
Corps transi mauvaise mine
Je voudrais qu’il fasse beau
Le monde est pourri jusqu’au noyau
-Nucléaire nucléaire la belle énergie !
Et moi qui fatigue…
Corps transi mauvaise mine
Je voudrais qu’il fasse beau
Plus vite le printemps Plus vite !
C’est une honte
Ce gris mouillé ces fleurs trop pâles
Ce froid.
*
Un paysage épais
D’arbres sous le vent
Tremblent par paquets
Têtes monstrueuses prises
Dans les grands doigts des branches
Et secouées de désespoir.
*
Un corbeau radote
Répète inlassablement
Les deux mêmes croassements
Jusqu’à raboter le silence
Et tant se répète
Que c’en est trop :
Quelque chose ne va plus
Chez le corbeau.
Là-haut s’enroue l’inconsolable,
L’air était doux
Le voilà chargé de désespoir.
Kro kro
Dans la langue des oiseaux
Kro est le cri du corbeau.
Très haut perché, un corbeau
Épuise son cri.
Attend.
Dévoré de silence.
Où sont les autres ?
Ce petit peuple noir
Dont il était, sans doute…
Alors,
On voudrait en finir
Qu’il fonde en larmes
Tout corbeau qu’il est !
Qu’il pleure enfin
D’un chagrin
Qui nous ressemble.
Mais l’air est sec,
Comme un désastre.
*
Un peu de pluie
Tombe un soir d’été
Si peu de pluie
Goutte après goutte
Glisse en feu blanche
Ne change rien
Si peu de pluie
On roule à sec
Sur le bitume
Ne change rien
À mon ennui
Si peu de pluie
C’est peu de bruit
Bruit de nuit
Sur l’été
Bruit de pluie
Tombe.
(paru dans la revue Contre-allées N° 23-24)
*
Les vagues nous viennent aux lèvres
Sous le vent se battent se bousculent
Lissent l’eau et puis la rident
Et l’écriture au miroir de l’eau
Prend l’épaisseur des vagues
Mâche et remâche
Ce qu’elle voudrait dire
Mais comment faire que les mots
Sortent de l’eau, jaillissent comme
Les peupliers à l’orée du printemps, nus.
*
Viens, marchons
C.H.R.D
Ici
La gestapo s’était mise à l’abri
Entre ces murs
Des cris des voix des corps
Se sont éteints.
*
Ici
Dans la cour de ce lieu majuscule
J’attends
L’heure de la conférence
Qui nous dira
Comment la guerre
Pour tuer en sourdine
Orchestrait la montée insidieuse de la famine.
*
Et comme on dit de la mort
Qu’elle vient nous surprendre
C’est la paix qui m’arrive et vient m’habiter
Dans cette cour entre ces murs
Derrière lesquels sommeille, muséifiée,
La violence.
*
En attendant je grignote
Quelques amandes
Que j’ouvre l’une après l’autre
Au fond de la cour
Sur la première marche d’un escalier.
Une légère pression du talon
Suffit à faire céder la coquille :
Je l’ouvre je grignote
Et je pense à nous.
*
Six enfants serrés autour de la table
Devant les restes d’un repas bruyant
Parfois violent
Et toi mère incrédule
Encore épouvantée d’avoir fait cette nichée
Tu racontes.
*
La guerre
Les bombardements
Les tirs dans les rues.
Tu racontes
La guerre
Un jeu de quille.
*
Un homme tombe devant toi
Un autre plus loin.
Tu frappes on ne t’ouvre pas
Alors tu marches.
*
Tu es grande
Dans les rues de la guerre
Dans la vie sans nous.
*
Ta voix nous embarque
Il faut te suivre
sur tes chemins,
Traverser
Le temps la guerre les rues.
Tu racontes.
*
Tu vois les ruines
Pans de murs déchiquetés
Fenêtres béantes
Le monde s’ouvre.
Moi aussi je marcherai.
*
Ainsi tu m’as mise à la rue.
Chaque jour partir
Quitter mes murs
Tout laisser
Comme si
Toujours
Une guerre sur les talons.
*
Je me perds
Dans les rues les plus laides
Chantiers de démolition
Ruines éphémères
Gravats
Fenêtres encombrées de vêtements
Encore gris de saleté
Balcons pleins comme des greniers.
*
Je traque les décors
Que la guerre aurait pu fabriquer
Que tu aurais pu traverser
Mais je triche
Tout va bien
La paix sur nous.
*
Je marche en paix
En plein jour et vacarme
Je t’envie les lieux
Où tu savais aller,
Montluc,
La Vitriolerie, la caserne Blandan
Lieux d’embrigadement d’enfermement
Parfois un nom de rue : Fontanières…
*
J’attaque
Je gravis
La ville
Ses collines
Ses escaliers
L’escarpé qui dégringole
Vers les fleuves
Qui par gros temps
Claquent comme des mâchoires
Gueules ouvertes vers le sud.
*
D’une rue à l’autre
J’embarque
Le plus vivant de ma vie
Je mords à la ville.
*
Mais comment t’emboîter le pas ?
Pas la moindre empreinte Aucun sillon creusé
Sur les trottoirs
Couturés ravaudés bosselés…
*
Alors
Je vais marcher pour deux
Regarder, entendre pour deux
Partout
Je mangerai des yeux, je mâcherai les mots
Pour te raconter.
*
Aujourd’hui 11 novembre
Le défilé des troupes
La commémoration
L’arme plaquée contre la poitrine
Le canon côté cœur.
La musique. Tu entends ?
La Madelon
*
Je me souviens
Devant la cheminée
Nous tes enfants
Pilleurs de feu
Chacun son tison
Pour zébrer l’air d’incandescence
Et le grand-père, ton père
Chantait pour nous
La Madelon.
*
Au feu petit soldat au feu
Combien de pas arrachés à la boue
Pour La Madelon et son jupon ?
*
Nous tes enfants, ivres de feu
Et la voix du grand-père
Qui soulevait le jupon.
*
Aujourd’hui
Est un jour de soleil frileux
Le vent dans les plumes
Soulève des écailles sur le dos des pigeons.
*
Regarde
Les allées bétonnées goudronnées
Boursouflées craquelées
La terre se hisse à force de vie.
*
Au bord du lac
L’aplomb des roseaux
Avant l’étreinte d’un nuage
Une ombre
Le vent.
*
Les racines
Sculptures de l’informe
Crevassées de cicatrices
Si vieilles que la douleur en est oubliée.
*
L’arbuste fleuri
Secoué d’un grand coup de vent
L’envolée de fleurs blanches
Minuscule floraison désormais sans attache
Dont l’herbe accueille la fin.
*
Les vagues
Leurs sempiternels frissons
Au soleil
Petits crachats de lumière.
Regarde
Scintiller l’éternité.
*
Je marche et chacun de mes pas
Soulève et referme
Un pan du mystère
De la vie que tu m’as donnée.
*
Je vais à toi, Va-t-en guerre
Je cherche ma guerre
Comme un chien
L’os à ronger qu’il a enterré.
De quelles couleurs ai-je peint ma vie
Pour être toujours guerrière inassouvie ?
*
Où sont mes ruines ?
Tes maisons, les nôtres
Ont été démolies.
Je marche
Entre des murs dressés, clos.
*
Bavards, mes pas
Soulèvent
Font claquer les mots
Mordre
Agripper
Arracher
Déchirer
D’où me viennent ces mots
Ces blessures embusquées
Dis-moi :
Maternelle, la langue ?
*
Ne pas jeter les mots qui fâchent
Les habiller, légers ou pesants,
De la vérité du moment.
*
De toi
Je tiens le mot rue
De toi
Je tiens le mot rude.
Je vais à toi.
*
Aujourd’hui
Sur un chemin du Limousin.
Ici
Ton enfance
Dans cette alchimie
De rocaille sable et ronces
Herbes douces
Ici
Tes premiers pas.
*
Je marche et soudain le renard
Assis là-bas au bord du chemin.
Nous nous voyons, confiants :
Même terre
Mêmes pierres
Mêmes fourrés
Nous nous voyons d’un même silence
Et puis il disparaît, doucement.
*
Me laisse sous la pluie.
Une goutte glisse dans mon cou
Et le peu qu’elle dessine
Éveille le souvenir de ton corps.
*
Dans la cour
La bûche est sur le billot
Tu brandis la hache
Qui va s’abattre.
Débiter le bois sec.
*
Je voudrais que la pluie
Tombe glisse m’habille
Me pétrifie.
Ma mère
Ai-je rêvé d’être pierre
Dans ton poing serré ?
*
Être pierre
Garder le silence
Être cette sentinelle
Qui veille au secret.
*
Secret de ma peur
À t’attendre
Des heures à t’attendre
Pendant cette autre guerre
Lointaine, à bas bruit,
Guerre d’Algérie.
*
Guerre sans effets de ruines ni d’alertes
Mais des sacs de sable devant les commissariats
Et de temps en temps un attentat.
*
Tu partais marcher dans la nuit
Avec ton air de mère inquiète
Pour l’une de ses filles.
Rien ni personne ne t’a arrachée à nous
Comme l’ont fait les rues, la nuit
Ton havre de solitude
Pendant la guerre d’Algérie.
*
Guerre lointaine.
Parfois un permissionnaire
Nous racontait en passant
Nous racontait :
Une nuit
Il était en sentinelle
Avait pris un âne pour un fellah
Avait tiré.
Il en riait encore
Et la vérité pourrissait.
*
Drôle de guerre
Où les ânes et les hommes mouraient.
Et pour nous la liberté perdue
De parler aux Algériens du quartier.
*
La guerre est finie.
La paix sur nous
Avec son lot de haines.
*
Le ciel retient péniblement
Un crachin de novembre
Deux ou trois battements d’ailes
Soufflent sur les feuilles.
*
Je vais à toi.
Plus sûre de rien
Mais chanceler
N’est pas tomber.
L’équilibre tient
Au risque de la chute.
*
Partout je marche je vois
J’entends
Pour te raconter.
*
Regarde
Ces vêtements roses
Au fond du landau
C’est une fille.
Elle pleure
Bat des jambes et des bras,
Un corps à l’œuvre
Sous l’effort de pleurer.
Cris vagissements
Pas encore une voix.
*
La voix viendra avec les mots
Son timbre ses inflexions.
La tienne
Encore vivante
Sans les mots.
*
Plus sûre de rien.
Tout ce qui m’abritait vole en éclat
Et me laisse comme écorchée.
Je pourrais pleurer
Devant une nichée de canards
Pour lesquels mon regard
N’a pas plus de poids
Que le roseau qui se penche
Avec l’espoir fou
De faire une ombre au tableau.
*
Trois pigeons tournent autour de moi
Leur danse de mendiants repus.
Regarde celui qui vacille
Sur ses pattes amputées de tous leurs doigts.
Il va tomber se rattrape repart
Perché sur deux moignons
Comme une danseuse
Sur la pointe de ses chaussons.
*
Regarde
L’obstination du désespoir
Logé dans l’insaisissable
D’un vol de papillons blancs
Sur l’herbe brûlante.
Le désespoir
Qu’on voudrait voir cramer
Se tordre céder s’effondrer
Cendre de papier
Silence d’une dernière lettre brûlée.
*
Le vent, vent d’ouest,
Tourne autour des corps
Sous le bleu du ciel
Si pur qu’on voudrait
Le dire écarlate.
*
Roubaix, New York, Montréal…
J’ai marché dans des rues interminables.
L’anonymat n’est pas
Dans le grouillement des corps
Ni le vague des regards
Il est dans la dureté du sol
Sa ferme résistance à se laisser creuser.
Je ne laisserai pas plus de traces que toi.
*
Pas plus que cette femme qui avance
Cramponnée à son déambulateur
Sa fille l’encourage :
« Lève les pieds, maman, lève les pieds ! »
*
Avons-nous ensemble
Marché dans la neige
Souliers trempés, les pieds gelés ?
Avons-nous ensemble
Écrasé la neige
Laissant derrière nous
Affleurer la terre en auréoles rousses ?
Avons-nous ensemble
Senti la neige céder sous nos pas
Jusqu’à ne plus savoir
Du froid ou de l’arête d’une pierre
Ce qui nous mordait ?
*
Viens, marchons.
Un pas
Pour Tosca
Un autre
Pour Les pêcheurs de perles
Celui-là
Pour Madame Butterfly
Encore un
Pour La Traviata
*
C’est la guerre. La ville est nue
Le silence rumine entre les bombes.
La femme qui marche là-bas
De quels souliers est-elle chaussée ?
Suées de poussière, souffle coupé.
Au pied des murs, grandis d’avoir été brisés,
La femme qui marche là-bas
De quoi est-elle chaussée ?
Semelles de bois ? Talons ferrés ?
De quelle sècheresse, de quel écho
L’accompagnent ses souliers ?
Rues grêlées, cimetières de pierres.
La femme qui marche là-bas, trébuche.
Talons pointes blessés
Au fond de ces affreux souliers.
La femme qui marche là-bas, a-t-elle compté
Les paires usées, réparées, éculées ?
Combien ?
A quel prix, la paix ?
(paru dans Farandole des chaussures, la cause des causeuses 2016)
*
Lignes de nuits
Textes de Josiane Gelot, photographies de Charlotte Molliex, Editions le suc et l’Absynthe, Collection Les Bizarrries
Je veux, tranquille
Prendre encore
Le vent sur un pont
Et trois feuilles salies
Tombées d'arbres jaunis.
*
La ville est langue
entre deux eaux
foule
sous les collines
entre les ponts
l’eau se tait
l’eau de ville est sans bruit
Sur le pont
tu te penches
tu te penches
et tu la vois la ville
tu la vois qui s’allonge
de ses grands murs
gravés dans l’eau.
*
Qu'est-ce qu'elles font dans la ville
qu'est-ce qu'elles veulent
ces mouettes
à hurler dans nos murs
cris du large
qu'elles crachent au béton
Vol strident, vol plané sur la place
sur les piaillements dejeux d'enfants
Vol sacré, vol de gloire et de hargne vacarme de charognes
au bruit flasque des déchets
que leur jettent de vieux tremblants
Sur la terre sur ma ville
la misère colle au froid
C'est notre hiver
ce cri furieux
de bel oiseau vêtu de gris
*
Un peu de pluie
tombe un soir d'été
si peu de pluie
goutte après goutte
glisse en feu blanche
ne change rien
si peu de pluie
on roule à sec
sur le bitume
ne change rien
à mon ennui
si peu de pluie
c'est peu de bruit
bruit de nuit
sur l'été
bruit de pluie
tombe.
*
Souffrir vomir et mourir prennent l'air de la rue sur un banc à claires voies. Le vent souffle entre les lignes de bois, se plaque aux reins, aux omoplates : ça vous redresse, ce temps-là, ça vous tire du. sommeil! Le corps raidi prend la fatigue et la chaleur en creux sur la cuisse, là où reposent les mains, l'une sur l'autre et l'une serrant l'autre. Ne pas bouger pour que ça dure ce peu de chaleur alors que le froid insiste comme un enfant qui pince pour voir si ça fait mal.
Des femmes, jambes lourdes, se hissent dans un autobus. Pauvres femmes, · pauvres jambes, pauvres gestes de foule autour de l'immobile.
Elle a froid, froid dans le dos mais les mains, les mains à soi, de soi à soi, ont tiré, ramassé la chaleur et l'ont posée sur la cuisse, les mains – brûlots de vie, broient le sommeil.
*
Le gris va bien à la ville, à ses rues, à ses ponts,
à ses fleuves et à leurs épousailles, là-bas
le vent se griffe aux nuages qu'il traîne écartèle et déchire
mais le gris résiste, se ramasse
nous crache un orage
et nous voilà jetés trempés dans les rues
on veut courir mais le gris nous tasse
on est à la peine
criblés de tous les yeux collés aux vitres,
regards secs.
Tu veux courir mais le gris
te tient et te colle à la pluie.
On te regarde toi par amour pliée
sous l'orage pliée jetée
laide sous l'eau qui grêle
bientôt, on ne te verra plus.
tu veux courir – là-haut ton passé te tasse
tiens-toi ferme à la rue, va 1
c'est là-bas, on t'attend
peut-être – encore – un peu
mais si loin c'est trop tard
l'heure te nargue, le temps est à la pluie.
Avance, tu as du plomb aux jambes, avance 1
passe sous les fenêtres toujours les mêmes
désormais
va … ton passé te tasse
là-haut ça te regarde
tout le temps
tout le temps.
*
Un bruit la nuit
éclate
violent
le sommeil en crève
au réveil
la brute
la vie
*
J'ai vu la vie
ridée de rire
fourrée de larmes
tartine mangée
sous les décombres,
et ma part qui traînait
ma blanche
ma nuit
ma honte.
*
Ivres mo(r)ts
Ses souliers neufs
au bord du trou
ses mains nouées
prises à la corde
il dit:
"marre des morts"
il pleure:
"est-ce qu'on en meure
de vin et d'eau
trempés dans l'orage ?
le fossoyeur
il serre les dents
retient la corde
elle glisse
lisse ascenseur
ultime douceur
faite
à nos corps
descendants
*
C'est un tout petit voyage de quelques rues à peine dans le silence du gouffre d'un dimanche on roule tout doux c'est ça l'urgence la vie délicatement pincée. J'entends le souffle du moteur et peut-être un oiseau mais pas sur et pourquoi pas … c'est rien c'est dimanche.
Dans l'ambulance tout près de moi qui ne bouge la femme assise est un plaisir c'est entre nous sans histoire d'avant ni d'après jamais vues ni connues même pas envisagées rien entre nous que ce creux ce pli de temps d'urgence où nous lover au bord du gouffre c'est dimanche.
Entre les arbres entre les feuilles du bleu du ciel des coups de soleil me tirent les yeux j'avance sans sirène et sans bruit la ville est derrière moi, respirée – juste ce qu'il faut. A gauche le poumon se noie, c'est ce qu'on dira. J'avance enchâssée enfin précieuse rangée encoquillée toute encastrée dans l'habitacle voilà que j'habite enfin réchauffée à la lenteur du temps compté, j'y suis j'habite je ne savais pas qu'être était à ce point ne pas bouger, seulement tourner les yeux pour voir encore à travers la vitre derrière la femme assise. Mon regard glisse dans la transparence tracée au cordeau par une alternance de lignes de verre poli et dépoli, géométrie calquée sur celle de la jalousie qui laisse voir sans être vu, mon regard s'échappe encore vers le bleu du ciel et le soleil qui cogne entre les feuilles, je cligne je reviens la ville s'en va mais à présent j'entends ce sont bien des oiseaux ils chantent alors je tiens la preuve du silence autour, c'est bien c'est dimanche je passe. La femme assise habite cet instant, il nous mêle cet entre nous vide de tout ce qui rudoie entre nous rien, ni vues ni connues jamais avant jamais après alors toujours entre nous rien que nous pour la vie si doucement pincée.
Je passe libre enfin de vouloir ou pas respirer, plus personne à déranger que moi plus jamais demie morte plus jamais demie vive non, toute entière à me respirer juste ce qu'il faut quand le poumon se noie.
c'est mon tour de silence, vous attendrez …
*
C'est le soir
des corneilles hurlent sur la place
cris de rires crachés aux arbres
coups de pioche au silence.
Sous les branches un enfant minuscule
marche, jette un pied après l'autre
Pris encore dans la gangue de ses premiers pas.
li avance : trois pas et puis se penche.
li repart : trois pas encore et se penche,
marche à nouveau, puis s'arrête et se penche encore …
li se tait
retient ce petit couinement de plaisir
qu'il pourrait lâcher ainsi penché – extasié,
sur ses chaussures
neuves
roses
superbes!
Des corneilles hurlent
c'est le soir
souliers roses au bord du noir.
*
Je pleure de n'importe où
sans savoir
je suis au désespoir
pendue à mon clou
décharnée
sous le coup du vide fait à ma vie
je ne mangerai plus
repue de ton absence
je volerai
le temps l'argent la rage et l'oubli
tout!
pour enfin glisser vers la paresse
de dire que c'est fini.
*
Traître à la vie
au corbeau léger
insensible
posé là-haut
sur le métal acéré
arête déchiquetée
d'un vieux lampadaire.
Traître à la vie
à la pierre
gavée de tout
saignée de riens
de bonheurs
de regrets
passés
à creuser au couteau.
Traître à la vie,
trop vieille, trop laide
depuis ce jour
fort long, fort beau
depuis
Fort laide, fort vieille,
traître
à mentir sur nos jours
forts longs, fort beaux
à broder dans les rues,
dans Brussel
ma Belge.
*
T'ite (m)aigre
Bien (m)aigre fut un soir
la consolation de vous revoir
moi guindée
vous pas
vous belle, frêle fêlée
moi mal, étriquée
entre l’aigu du ridicule
et la chaleur d'un gros chagrin.
*
Te quiero, Europa
Niente, sono niente per lei
mais je suis dans ta vie
comme ces vieux restes
dont tu chéris
le petit air vert de gris
Niente, sono niente per lei
mon enfant ma soeur allons voir
là-bas, plus tard
let's go to london
but never
we never went anywhere.
Sono niente,
greluche au bout du quai.
E viva Polska
Niente, sono niente
mais j'ai dormi dans vos vies
dans ce laps de temps
écoulé très exactement
entre le bruit des voisins
et celui du coq et des tourterelles.
Eva bene!
J'ai fui vos sommeils vos silences
et le boucan des oiseaux,
suis allée me perdre
shut up ! don't touch me !
*
Suis allée me perdre
respirer l'ampleur
de mon ignorance :
des oiseaux crient volent
dont je ne sais rien.
Uccelli uccello
Pise, Firenze,
attendre
des heures entières
sur les pelouses du Boboli :
– che cosa fare ?
Come on, corne and see
La cuidad
que nunca exista.
Niente, niente per lei
Sono niente,
Greluche au bout du quai.
C'est en Belge que je me tais.
*
Le métro chuinte et file
grince
mange nuit gavé d'ombres.
On me cerne, m'emporte
comme à la guerre
je vois dans le noir
mon reflet dans la vitre
ma vie
me tient aux yeux ce soir.
*
Veux plus y aller
à la musique
aux gros bals de quartier
dans les grands bras crispés
Veux plus y aller
aux souvenirs
à l'église
au cimetière
Veux plus y aller
sous les regards
Veux plus y aller
suis fatiguée
Comme la lune
pâle en plein jour
veux plus briller.
*
Tombée du jour la nuit sort de l'ombre le noir vient par les toits cerne les murs les aligne au cordeau de leurs arêtes. Le noir va fondre sur la ville mais soudain la lumière grimpe aux arbres le feu couve la nuit s'éclaire.
Où est le noir ?
La lumière vient à la ville. Sur un toit le rouge à grands traits, jambages monstrueux pour ne rien dire que l'arrogance. Sous les projecteurs des murs sont léchés, caressés, façades grimées pour la nuit, maquillées à grandes lampées d'ambre de rose et de violine.
Où est le noir ?
Feuilles boueuses hachées menu, reflets huileux d'après la pluie, sous mes pas dans une flaque un néon boit : flaque bleuie gorgée de méthylène.
Où est le noir ?
Là-haut, de colline en colline la ville bombe son grand torse et se jette à l'eau. La ville prend l'eau l'eau prend la ville, reflets en fourreaux mordus par le courant, convulsions de couleurs de lumières la ville se tord dans l'eau, folle, la ville se danse dans l'eau, orgie muette, se tait dans l'eau, plonge, étreint le fond le noir peut-être.
C'est fini.
Matin d'hiver, brouillard. Ereintée de lumières, la ville se voile, veuve blanche.