Viens, marchons, de Josiane Gelot, Témoignages poétiques, L’Harmattan, 2021.

L’invitation pour un pas de deux qui découvre ses musiques à la dernière page de la danse, Josiane Gelot l’adresse à sa mère, pour laquelle elle refera le chemin, sans fatigue, dans la ville et dans la sérénité du silence. Les guerres se sont tues, laissant les traces à peine encore visibles des blessures Sur les trottoirs / Couturés ravaudés bosselés…, et embusquées/ Dis-moi : / Maternelle, la langue ?

La guerre est finie

La paix sur nous

Avec son lot de haines.

Le récit de cette pérégrination rétrospective est précis et ne lésine sur aucun détail, l’arbuste fleuri, la musique. Tu entends ?

Josiane Gelot nous emmène à son pas pour cette rencontre avec ses très lointains souvenirs, à travers les rues, les lieux des mémoires, Montluc / La Vitriolerie, la caserne Blandan et à l’aube même de ses souvenirs Regarde / Ces vêtements roses / Au fond du landau / C’est une fille.

Entre paix, tragédies dont on ne sait plus grand-chose, une anecdote peut-être, et cette mission de tenir pour restituer le récit, Partout je marche je vois /J’entends / Pour te raconter, Josiane Gelot déroule avec le fil de la marche, Comme une danseuse / sur la pointe de ses chaussons, ce beau livre délicat, à mots tenus, ce recueil des récits maternels, Tu racontes

Georges Chich

Entretien avec Katherine L. Battaiellie

Vit et travaille à Lyon.

2001 : La liquidation ( roman ). Editions Gaspard Nocturne, Romans

                    présélectionnée pour le prix Lettres-Frontière

2002 : Les temps de l’indicatif (poésie). Editions Poésie-Rencontres, Lyon

  2005 : J’ai peur (poésie). Editions pré # carré, Grenoble

  2006 : Une longue histoire (récit). Editions Gaspard Nocturne, Romans

  2007 : Je rêve (poésie). Editions Jacques André, Lyon

  2009 : South Carolina (essai). Editions Marguerite Waknine. Angoulême

  2011 : Rage(s) (poésie), Editions pré # carré, Grenoble

  2015 : La robe de mariée . Editions Marguerite Waknine, Angoulême

             Mise en scène à Lyon : les 11 et 12 octobre 2018

  2016 : Hopper : South Carolina, nouvelle édition

2017 : Toute l’histoire nous manque, Voleur de feu (revue d’art)

en collaboration avec la plasticienne Sophie Rousseau

2017 : Ainsi vient la nuit (poésie), Editions pré # carré, Bordeaux

2018 : Récit, Editions Rhubarbe, Auxerre

et de nombreux textes en revues

Barbara Le Moëne, Femmes barbelées, éditions Voix d’Encre, 2021

Peintres, photographes, écrivains, ont souvent interrogé l’énigme du visage. Est-ce parce que, comme l’écrit Emmanuel Lévinas dans Ethique et infini, « le visage me parle » ?  

Barbara Le Moëne, après avoir vu des photographies de femmes incarcérées- exposition de Bettina Rheims (2014)- pose à son tour cette question : « Que révèle un visage privé de liberté ? » écrit-elle dans le propos liminaire de son dernier recueil: femmes barbelées.

Chaque poème commence par l’évocation d’un cadre contraint auxquelles ces femmes sont confrontées. Ce cadre précise de façon lapidaire et froide la vie au quotidien dans une prison pour femmes.

La suite du poème est approche d’un visage dans ce qu’il semble dire de désirs, de souffrances, de résignation. Ainsi le poème qui suit :

Verrou du haut,

verrou du bas,

bruit métallique des verrous que l’on tire

Qu’un nouvel été monte

une dernière ivresse

un dernier possible

on voudrait le croire

par les chemins mellifères

près la mare où rouir le lin

on voudrait aller

un feu vertical à travers toi

a consumé tout le visage

Page après page, chaque aspect du monde carcéral est évoqué : murs barbelés, miradors, verrous, clés, barreaux aux fenêtres, rétrécissement de l’espace à la cellule. Cet espace est délabré, insalubre, aucune intimité n’y est possible, la surveillance est permanente.

Dans le même temps, on découvre le rétrécissement de l’espace intérieur, l’infantilisation, la soumission, les brimades, humiliations, avec toutes leurs conséquences physiques et psychiques : dédoublement de personnalité, abus de psychotropes, transformation du corps, perte de la notion du temps : « sur la scène du visage/ se joue un théâtre de brutalité. »

Dans l’espace clos du poème il y a affrontement entre l’inhumanité de la prison et l’impensable force de résistance de ces femmes abîmées. Cette résistance, c’est au plus profond d’un désir de vie qu’elle s’enracine, dans une volonté farouche de tenir, de garder sa dignité. Sont convoqués les souvenirs d’enfance heureuse, la nature, bienveillante ou dangereuse : « Au milieu du front/coule une rivière/dans ses sables/ ramasse/un visage.. ».

Barbara Le Moëne interroge en  poète et peintre ces visages de femmes avec une attention extrême et une grande sobriété. Le poème est toujours en tension, fait de détails infimes sur ce que semblent nous dire ces visages. Ainsi la femme mise au mitard poussée au bord de la folie : « moitié du visage/plus folle que l’autre/conte son malheur ».

Malgré tout,  ces femmes tentent de garder leur intégrité : « dans la chiffonnade des traits/se découvre pourtant un noyau dur/petit astre. » ou : « mon rêve/plus dur cependant /que du diamant ».

Plusieurs points de vue aussi sont adoptés comme pour mieux scruter l’énigme de ces visages. Le « je » prend parfois le pas, dernier rempart contre la privation d’identité et de parole : « je fuis sur une étoile, Pierrot lunaire/et sur l’étoile tresse les rayons célestes ».

Quelques monotypes, taillés dans le roc de l’insoutenable, en noir et rouge sombre sur page blanche, font écho aux poèmes en creusant l’abîme d’une quête de «  regard introuvable ».

« du séisme ne reste

que le gouffre du regard

et le sourire ténu

tant et tant qu’il s’altère

tant et tant qu’il se perd

ruisselet dans l’aride ».

Barbara Le Moëne nous donne à lire de beaux textes, rudes, sans concession, qui s’approchent avec un infini respect de ces visages de femmes incarcérées.

                                                                               Chantal Ravel, mai 2021

Jean-Baptiste Pedini, Trouver refuge, collection grise, 2017, Cheyne éditeur.

Trouver refuge : le titre interroge, comme une porte entrebâillée

Trouver refuge, se mettre en mouvement vers la possibilité d’une halte, fut-elle improbable.

Le poète va « Délier le paysage », endosser le risque de sa présence au monde, s’exposer au foisonnement d’images, de sensations, de souvenirs, dans ce que leur perception a de plus ténu.

Mais la poésie de Pédini ne décrit pas le paysage, ne nous offre pas le recours à de belles choses à voir (en cela, on peut le situer dans la lignée d’A. Emaz, également de Reverdy) C’est un cheminement qui va d’image en image dont chacune est le creuset d’une sensation, élaboration d’une présence au monde et de soi dans ce monde:  

            Une pluie si soudaine qu’elle laisse des

            flaques sur l’horizon. Et on est là, trempé.

            On laisse les souvenirs infuser en plaquant

            fort chaque regard contre nos torses nus.

Le paysage lui-même est traversé de sensations :

            Après l’orage, les champs sont pleins de

            bosses, pleins de fatigues, pleins de mur-

            -mures. Le paysage se raconte à voix basse.

Présence du corps, de son engagement au rythme de la marche, et chaque pas est une rencontre avec un paysage qui éveille les sens, dont le plus sollicité est celui de la vue, du regard attentif aux variations des atmosphères produites par le ciel, aux effets de couleurs, de lumière, nouant parfois intimement écriture et peinture.

            Un carton de lumière oublié ce matin dans

            un coin sombre.

                                                           Au loin, les

            couleurs se font plus intenses et coulent

            lentement des champs.

Cette ouverture sur l’horizon est sans cesse contrebalancée par la pauvreté que peuvent produire le paysage et les sensations qu’il génère, pauvreté exprimée en termes de miettes, débris, poussière, éclats Les ronces, leurs épines, évoquées à plusieurs reprises, semblent être à l’œuvre dans ce processus de « mise en pièces ».On se dit que l’enfance a sans doute laissé un peu d’elle-même aux ronces du chemin. Les souvenirs eux-mêmes, et notamment les tentatives d’évocation de l’enfance, échappent, images fugitives, n’offrent aucune permanence :

            Quelque passé sans image. Les débris d’une

            enfance qu’au sol plus personne ne cherche.

Ainsi, la quête du refuge apparaît-elle comme une traversée de l’insaisissable. Mais dans ce monde extérieur fait d’éléments épars, d’éclats, de poudroiements, de vibrations, Pédini perçoit, isole et combine différents aspects qui l’ont frappé, qu’il conserve dans la « chambre intérieure », filtrées, tamisées par l’écran et le cadre de la fenêtre.

            On regarde dehors et ce n’est pas un mot

            qui vient, ni l’attente déliée. Ce qui vient est

            vivant.

Au fil du recueil, le cheminement se poursuit dans l’alternance, d’une strophe à l’autre, de l’emploi d’un On renvoyant à la présence d’un narrateur anonyme, et le recours à l’infinitif, qui sous-tend l’intention annoncée par le titre Trouver refuge. Dans les deux cas, une indétermination, une mise à distance, que vient contredire l’acuité de la présence au monde d’un être dont tous les sens sont sans cesse en éveil.

            On ne ferme pas les volets sur le dehors.

            On les rabat vers soi. Ce qui est là ne s’en

            va plus.

Enfin, dans cette traversée de l’insaisissable, l’emploi du verbe tenir est paradoxalement fréquent. C’est peut-être cela trouver refuge : approcher le noyau de l’être, ce qui tient malgré ce qu’une vie peut occasionner de cassures, de brisures, de blessures, d’émiettement, de dispersion, d’oubli…

            Presque rien ne se répare

Mais

            On laisse les couleurs de l’été se  diluer dans les

            champs. Prendre racine en soi. On serre les

            dents pour que ça tienne.

Et parfois

            Trouver refuge dans un matin défait

                                                                                              Josiane Gelot

Armelle Chitrit, Peaufine, fables gourmandes – français-anglais-arabe, Unicité, 2019.

Le recueil d’Armelle nous entraine dans son monde de rêves qui se mélange avec son parcours de vie. Un parcours aux saveurs des langues, de cultures comme on ouvre une porte aux rivages des humanités. Elle nous restitue cette faconde dans le recueil Peaufine.

Ce dernier livre rappelle son passé qui est un hommage à sa mère, aux odeurs de la cuisine orientale, aux senteurs caractéristiques du poivron quand il frit dans l’huile.

Le livre d’Armelle n’est pas que cela, il est le canevas du mélange des langues, celle du Maghreb, le français, l’anglais. Il est aussi la reconnaissance des peuples du sud, son projet d’une humanité resplendissante. Elle nous imprègne des rêves du poète, renouvelés sous forme d’un jeu et éveille la curiosité de notre part d’enfance. Elle jongle alors entre gravité et humour pour braver les obstacles que sont l’inquiétude, l’indifférence, la violence ou l’ignorance.

L’écriture d’Armelle Chitrit est une fenêtre d’expression du surréalisme, une écriture à la fois ludique et profonde. Du burlesque aux espaces du sommeil; Armelle traverse le rêve de Desnos qu’elle poursuit depuis la publication de sa thèse.

L’écriture surréaliste permet d’imaginer que son utopie est une arme de résistance. Qui est sa chair d’humanité. 

La Poire, poème extrait du recueil Peaufine

Elle a la forme d’un espoir

Elle a pas d’peau la poire

Elle se sucre le corps

et nous refait l’histoire

des plaisirs de la porte

La chair en est soyeuse

qui tant absorbe et absorbée

que le pépin cogite :

« Pas d’peau la poire ! »

glisse sur les commissures

entre le sucre et l’or

Car tout doit disparaître

Ni peau ni poire

Ni chagrin

Ni mémoire.

Recension rédigée par Michel Bret.